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"1er décembre, journée mondiale contre le sida" (1)

SIDA ET AFRIQUE: POUR UN VACCIN SOCIAL

Par Jacky Delorme

Année après année, les chiffres mondiaux du sida atteignent de nouveaux sommets, les estimations des épidémiologues s’assombrissent un peu plus et avec elles, les perspectives de développement économique dans les pays pauvres.

Bruxelles, 1 décembre 1999 (CISL EnLigne): Deux constatations tout d’abord. Primo, alors que d’autres épidémies "historiques" -la grippe espagnole par exemple qui tua 18 à 20 millions de personnes entre 1918 et 1920- s’attaquaient d’abord aux faibles, aux malades et aux vieillards, le virus d’imunodéficience humaine fait le plus de ravages parmi la population active. Secundo, au niveau individuel et relationnel, on "bloque" le VIH aisément en évitant des comportements à risques: relations sexuelles avec plusieurs partenaires, sans préservatif, ou injection de drogues avec du matériel non stérile.

Qu’est-ce que cela signifie? Que le sida n’est pas qu’un problème de santé, qu’il a un impact économique évident et que les responsabilités, tout comme les solutions, se trouvent à tous les niveaux. Les firmes pharmaceutiques par exemple. Alors qu’elles ont mis au point de nouveaux médicaments extrêmement efficaces dans la lutte contre le VIH/sida, ceux-ci restent inabordables pour les pays pauvres et toute l’Afrique subsaharienne en particulier qui compte les 21 pays les plus touchés par la pandémie. Cela vaut d’ailleurs pour les médicaments plus anciens. Pourtant, depuis deux ans, on sait qu’en donnant de l’AZT -une molécule découverte en 1984 !- aux femmes séropositives pendant les dernières semaines de leur grossesse, on réduit considérablement le risque de transmission mère-enfant. Mais pour de sordides considérations commerciales, l’AZT n’est toujours pas accessible. Pas plus que d’autres médicaments analogues, moins chers et qui ne nécessitent que quelques jours de prise (énorme avantage : la jeune mère risque d’interrompre un traitement trop long de peur que l’on apprenne sa séropositivité). Les essais cliniques démontrant l’efficacité de ces traitements en principe plus accessibles datent d’un an, entre-temps un demi million de nouveaux-nés ont été contaminés.

Comme solution radicale, seul demeure l’espoir du vaccin. Mais la recherche fondamentale dans ce domaine est passée au second plan des préoccupations des grands laboratoires pharmaceutiques, parce que cette voie est considérée comme trop hasardeuse. La complexité du VIH, sa variabilité en l’occurence, nécessite de trouver des pistes vaccinales différentes et surtout, les pays pauvres ne sont pas considérés comme des marchés suffisamment solvables par ces multinationales. Deux chiffres donnent la mesure du désintérêt du privé: sur 250 millions de dollars dépensés annuellement pour la recherche vaccinale, 200 millions proviennent de fonds publics américains.

Quant au rôle des Etats, il est crucial évidemment. Pour les pays pauvres et toute l’Afrique subsaharienne en particulier qui compte les 21 pays les plus touchés par la pandémie, l’arsenal préventif s’arrête aux messages de sensibilisation et à la distribution de préservatifs. Mais même cet aspect crucial de la lutte contre le VIH n’est pas acquis. Au niveau de n’importe quel Etat africain, la mise en place d’une campagne de prévention efficace demande d’investir des sommes qui seront perdues pour d’autres usages eux aussi importants. Et pour les 42% d’Africains qui vivent avec moins d’un dollar par jour, l’achat de préservatifs ne représente pas une priorité.

Ce n’est pas tout. Pour parler de sida et de la façon dont le virus se transmet, il faut parler de sexe. C’est déjà compliqué partout au monde, ce l’est encore plus dans les sociétés africaines. Près de vingt ans après son apparition, la culture du silence imprègne toujours les mentalités. A cela s’ajoute le poids des traditions, les habitudes sexuelles et les mythes dont les femmes sont les premières victimes. Dès l’adolescence, elles sont susceptibles de devoir subir des relations sexuelles contaminantes, souvent avec des hommes bien plus âgés, les "sugar daddies" (en référence aux sucreries et petits cadeaux offerts en appâts), un phénomène encore aggravé par la croyance selon laquelle les filles vierges peuvent guérir leur sida.

Des femmes mariées et fidèles sont infectées par leurs maris, sans qu’elles aient le choix de dire non ou parce que ceux-ci ne savent pas, dénient ou cachent qu’ils sont séropositifs. Souvent ces femmes survivent plus longtemps que leurs maris, mais ce n’est qu’une pâle consolation. Elles doivent alors subvenir seules à leurs besoins et à ceux des enfants éventuellement atteints eux aussi. Ellesont généralement rejetées par les familles des défunts qui les désignent comme les coupables de la propagation du virus.

Mais la première des raisons pour lesquelles 70% des personnes séropositives (sur-)vivent en Afrique subsaharienne, il faut surtout la chercher dans le cycle infernal de la pauvreté qui provoque la faillite des systèmes d’éducation, laquelle perpétue l’analphabétisme (qui, entre autres, rend impossible la lecture des affiches de prévention), la sujétion de la femme ou encore l’exode rural et les migrations économiques, tous facteurs contribuant à la propagation du VIH/sida qui à son tour accentue la pauvreté.

Pourtant, tous ces obstacles peuvent être renversés. Au Sénégal dès les années 80, des campagnes de prévention ont été lancées pour briser les tabous liés au sexe et au sida. Les responsables politiques, les chefs traditionnels et religieux, les enseignants, les employeurs, les syndicalistes, tout le monde parle du virus et de ses modes de transmission. Le sida est visible et les moyens pour le contrer aussi. Résultat: le taux d’infection est resté stable à un niveau très bas. Idem en Ouganda, sauf que dans ce pays, les programmes de prévention ont été lancés plus tardivement et que la pandémie avait déjà eu le temps de faire des ravages considérables. Par contre, dans la majorité des autres pays africains où le VIH décime une part croissante de la population, on ne meurt toujours pas du sida, mais "d’une longue et pénible maladie".

Comme au Swaziland, l’un des pires exemples en matière de lutte nationale contre le sida. Ce petit royaume fait partie des quatre ou cinq pays les plus touchés par la pandémie. Une personne sur quatre ou sur cinq est contaminée au Swaziland. Mais excepté quelques programmes de prévention dans des entreprises et dans des communautés, rien ne paraît fonctionner. Le Swaziland National Aids/Stds Programme (SNAP) ne ressemble en rien à ce qui devrait ressembler sinon à un cellule de crise, du moins à un service public débordant d’activité. "Nous sommes huit à y travailler, y compris le balayeur", comptabilise un des fonctionnaires d’un ton ironique et désabusé.

Deux ou trois fois par an, une nouvelle pile de rapports vient encombrer les étagères du SNAP. Dans les plus récents, on peut lire: "Il manque une politique claire pour une réponse nationale au VIH/sida et autres MST", mais aussi que "Le Royaume du Swaziland a fait de sérieux efforts dans le contrôle et la prévention du VIH/sida et des autres MST depuis les années 80." Une façon de ne pas froisser le jeune roi Mswati III plus enclin à se chercher une nouvelle reine- chaque année en août, il annonce ses nouvelles épousailles- ou à faire la guerre aux chasseurs de rhinocéros, qu’à engager des réformes démocratiques -le pays accumule un lourd passif en matière de violations des droits humains et du travail-, ce qui passe aussi par l’élaboration et la mise en application d’un programme global de lutte contre le VIH/sida pour son million de compatriotes.

Les responsabilités des employeurs à présent. Même lorsque des lois nationales interdissent la discrimination sur base du statut VIH, les travailleurs(ses) sont régulièrement confrontés à de nombreux abus de la part des employeurs. Des tests à l’embauche au licenciement des séropositifs, les abus sont aussi innombrables que difficilement attaquables. L’une des conséquences de la pandémie, consiste aussi pour les employeurs à revoir les avantages sociaux qu’ils accordent aux travailleurs(ses). Dans son dernier rapport, ONUSIDA note que beaucoup d’entreprises engagent désormais sur base de contrats de courte durée ou pour des missions ponctuelles, ce qui leur permet d’échapper à l’obligation de verser ces avantages sociaux. Mais de toute façon, seule une infime partie des travailleurs(ses) dans les pays les plus touchés sont concernés par ces avantages. Pour des millions d’Africains et d’Africaines employés dans le secteur informel, la sécurité sociale est un mirage.

Mais les responsabilités se situent aussi largement au niveau des individualités, des travailleurs(ses) et donc aussi des syndicalistes. "La peur de l’ostracisme, le deni par rapport au VIH, c’est notre principal problème", explique la doctoresse Feroza Mansoor à Durban. Avec deux collègues masculins, elle voit défiler des centaines de personnes, essentiellement des femmes employées dans le secteur du textile à Durban. Son dispensaire a été mis en place avec le soutien du SACTWU (South african clothing and textile workers union), grâce aux cotisations salariales et patronales. Il est situé dans le même bâtiment que l’Ecole syndicale. Tout un symbole. Les murs sont tapissés d’affiches avec des dessins et des slogans explicites, mais même si les demandes de tests HIV augmentent, elle sent encore énormément de réticences et c’est à elle souvent de faire le premier pas. "Pour chaque dossier, il y a une photo d’identité. Souvent, la différence est saisissante, alors j’essaie d’en savoir plus, je les encourage à se livrer. Mais tant qu’ils ne développent pas de maladies, cela reste très compliqué pour moi. Je me souviens d’un couple à qui j’ai annoncé leur séropositivité. Près d’un an plus tard, la femme est revenue à la consultation. Elle avait un énorme sourire. Elle était enceinte de huit mois!" Une autre fois, la doctoresse a réussi à convaincre une patiente de ne pas céder à son compagnon qui voulait faire l’amour sans préservatif. Il a finalement accepté de faire le test qui s’est avéré positif!

Dans son travail, Feroza Mansoor n’a qu’une seule philosophie: continuer encore et toujours, promouvoir la prévention par les pairs (former des travailleurs(ses) et des syndicalistes pour qu’ils sensibilisent à leur tour avec leur propre langage les autres travailleurs(ses)) et continuer à dialoguer avec les patients, leurs conjoints, les employeurs, les syndicats, "... parce que s’il y a bien une chose pour laquelle tout le monde doit se mettre ensemble, c’est bien le sida."

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