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Une semaine pour les jeunes, avenir du syndicalisme (1)

Le 30 octobre a été déclaré journée mondiale d'action pour les jeunes travailleurs et travailleuses. A cette occasion la CISL et l'Union internationale des jeunes socialistes (IUSY) ont lancé des initiatives dans plus de cent pays visant à promouvoir les droits des jeunes au travail. CISL EnLigne, le service de dépêches de la CISL, distribuera tout au long de cette semaine des articles sur la situation de jeunes travailleurs. Pour vous joindre à cette campagne visitez notre page jeunesse.

L’appel des jeunes, la chance de donner un futur au syndicalisme
(Par Natacha David)

Reverdir l’image et le langage pour aller vers les jeunes, une question de survie pour le mouvement syndical. Pistes de jeunes syndicalistes.

Bruxelles, 30 Octobre 1998 (CISL EnLigne): L’hémorragie syndicale parmi les jeunes générations est incontestable. Cause principale de ce diagnostic inquiétant: une entrée dans le monde du travail de plus en plus tardive et dans des conditions de plus en plus précaires, un chômage massif, une présence professionnelle dans des secteurs où les syndicats ne sont pas traditionnellement implantés. Cause subsidiaire: une image des syndicats qui a vieilli et ne correspond plus au langage et aux attentes des jeunes générations. Résultat, souvent les jeunes, partout dans le monde, ne s’affilient que quand ils ont un problème grave et qu’ils espèrent que le syndicat pourra directement leur venir en aide.

Trop souvent perçue comme "démodée" ou "ennuyeuse", l’image des syndicats auprès des jeunes est négative ou inexistante et se traduit notamment par une perte de crédit des leaders syndicaux. "Les syndicats doivent changer leur image traditionnelle de lutte des classes. Il faut mettre le cap sur des objectifs plus attrayant pour les jeunes. Les médias nous les montrent toujours comme des "fauteurs de troubles", il faut changer cette image. On ne doit pas attendre que les jeunes viennent aux syndicats. Ce sont les syndicats qui doivent aller vers les jeunes", revendique Alex Aguilar, porte-parole et chargé des questions de jeunesse du TUCP (Philippines).

Aller vers les jeunes, cela suppose de sortir des stéréotypes, du style "les jeunes ne s’intéressent plus à rien", "ils n’ont plus aucun goût pour le militantisme", "ils n’aiment pas prendre des responsabilités". A l’inverse, cela suppose "être ouvert pour profiter de leur sens critique, de leur goût de l’innovation, de leur créativité. Plutôt que de se morfondre sur les courbes du déclin syndical parmi les jeunes, il serait peut-être temps de commencer par leur donner la parole, d’arrêter de parler "sur" les jeunes pour commencer à parler "avec" eux", confie Marieke Koning, coordinatrice de la jeunesse à la CISL.

Mais pour parler avec eux, encore faut-il savoir quel langage employer. Les jeunes, membres ou non-membres, perçoivent en effet trop souvent le langage syndical comme trop traditionnel, trop bureaucratique, trop hiérarchique. Les syndicats qui l’ont compris engrangent d’ailleurs des succès auprès des jeunes, comme par exemple le TUC (Grande-Bretagne). "Les campagnes de recrutement "Respect yourself, join a union" ou "organising for our future" ont un écho positif chez les jeunes parce qu’elles font la démarche d’aller vers les jeunes, par exemple en étant présent il y a quelques semaines dans un festival de musique qui a eu beaucoup de succès, ou encore en sponsorisant des équipes de football", explique Sue Quinan, 29 ans (TUC -GB). En général, partout dans le monde, la musique et le sport sont deux bons vecteurs pour entrer en contact avec les jeunes, tout comme la lutte contre le racisme, l’aide humanitaire ou la protection de l’environnement, trois thèmes auxquels les jeunes sont très sensibles. Toute puissance de l’image oblige, la vidéo et la télévision sont les deux médias les plus percutants pour toucher les jeunes, tout comme désormais l’incontournable Internet.

Nouvelles technologies

"Sur le site de l’AFL-CIO, il y a une page qui permet aux femmes de calculer la perte financière due à l’inégalité salariale. Calculée sur une vie, c’est astronomique. C’est un moyen d’information ludique mais très frappant pour inciter les jeunes femmes à s’impliquer dans la lutte pour l’égalité salariale et de plus en plus de jeunes se mobilisent pour cette cause", se réjouit Wendy Ray (AFL-CIO, USA). Les jeunes sont souvent les premiers à maîtriser les nouvelles technologies de l’information, ils ont accès à une information considérablement plus étendue qu’auparavant. Ils peuvent ainsi être sensibilisés à des milliers de questions, être contactés et entrer en contact avec des milliers d’organisations. Ils manifestent souvent un intérêt particulier pour les organisations environnementales ou humanitaires, qui ont su profiter de ces nouveaux moyens de communication pour se donner une image particulièrement attrayante auprès des jeunes. Sans perdre de vue pour autant que des millions de jeunes dans de nombreux pays en développement n’ont absolument aucun moyen d’accès à l’internet par exemple, le monde syndical se doit, sous peine de perdre contact avec toute la nouvelle génération, de renforcer sa présence sur l’internet et de considérer les jeunes et les nouvelles tendances et technologies qu’ils amènent avec eux, non comme une menace pour l’autorité établie, mais bien comme une aubaine.

Un nouveau langage, c’est donc capital, mais pour dire quoi? "Les jeunes travailleurs à l’échelle mondiale sont très différents, il est vrai, des travailleurs adultes. Mais ce qu’ils veulent n’est pas très difficile à comprendre: ils veulent un travail, un salaire suffisant et des conditions de vie et de travail adéquates. Ce que nous devons transmettre aux jeunes, c’est que le mouvement syndical peut les aider à répondre à ces besoins", exprime Pelle Johanson (LO-Suède), président faisant fonction du groupe de travail sur les jeunes travailleurs de la CISL.

Mais où sont les jeunes susceptibles de recevoir ce message? Dans deux sphères où les syndicats ne sont traditionnellement pas très présents: l’école et les nouveaux emplois, surtout dans les services et les petites entreprises.

Syndicats à l’école

L’affiliation syndicale n’est plus une question de famille, ce ne sont plus les pères ou les mères travailleurs qui motivent leurs enfants à s’affilier. Les recherches montrent que la famille et la religion ne sont plus, comme par le passé, les agents premiers de socialisation des jeunes. Les mass media, mais aussi les écoles et les enseignants, ont un rôle de plus en plus important en la matière. D’où l’importance pour les syndicats d’aller à la rencontre des jeunes dans les écoles, et de donner aux professeurs l’information appropriée sur les jeunes dans les syndicats. "Depuis plusieurs années, on essaie de joindre les jeunes dans les écoles et les universités, avec succès puisque le nombre de nouveaux adhérents dans le secteur privé (où les jeunes sont nombreux) a sensiblement augmenté", fait observer Thomas Andersson (LO Suède).

"Ni étudiants, ni salariés, un troisième groupe de jeunes se trouve entre l’école et l’emploi, dans une période transitoire assez difficile pour eux où ils peuvent connaître des "emplois assistés", du chômage ou des compléments de formation. Pendant cette période, même quand ils passent par des entreprises, c’est pour une courte durée, et ils sont donc rarement contactés par les syndicats. Quand ces jeunes trouvent un emploi stable, il leur reste un a priori négatif basé sur le constat qu’on ne leur est pas venu en aide quand ils en avaient vraiment besoin. C’est pourquoi, la CFDT a ouvert ses structures jeunes même à ceux qui ne sont pas de jeunes salariés, par exemple des étudiants ou des stagiaires", explique Serge Rived (CFDT-France).

Mais au-delà de cette ouverture, se pose la difficulté de structurer un projet avec des jeunes venus d’horizons très divers. Le temps où les jeunes venaient aux syndicats portés par de grandes idées communes est révolu. "C’est très difficile de mobiliser en même temps un jeune ingénieur télécom pour qui le marché de l’emploi est tout rose et un jeune peu qualifié qui est au chômage depuis deux ans. On s’est aperçu de la nécessité de cibler des campagnes sur des groupes bien spécifiques et d’essayer de définir des services au plus près de leurs préoccupations. Par exemple, on a lancé une campagne vers les jeunes apprentis qui donne des résultats très positifs. Ces jeunes, en fin d’apprentissage, vont se retrouver, dans des très petites entreprises où il n’existe pas de syndicat, il faut donc les contacter avant leur entrée en entreprise", poursuit Serge Rived. Autre exemple de projet ciblé, celui lancé en France par Force ouvrière en direction des "emplois jeunes". "L’objectif est d’aller au plus près du terrain, pour permettre à ces jeunes de prendre des responsabilités au sein des syndicats, des entreprises, à tous les autres niveaux, mais cela n’est pas simple, il faut faire évoluer les mentalités", précise Gilles Goulm (FO-France)

"Emplois atypiques" et secteur informel

Faire évoluer les mentalités, notamment pour être en mesure d’investir de nouveaux champs d’action, pénétrer les secteurs vierges d’infrastructure syndicale, comme les emplois atypiques ou le secteur informel.

"Les boulots où se trouvent les jeunes sont précisément les plus difficiles à organiser. Aux Etats-Unis, le taux de syndicalisation moyen n’est déjà que de 15% mais chez les jeunes, il tombe à 7%. La mobilité du travail est très forte chez les jeunes. Ils ne s’investissent pas sur le long terme dans un travail, ce qui ne les motive pas à s’impliquer dans un syndicat sur leur lieu de travail. Pourtant de plus en plus de jeunes se préoccupent du problème de leur sécurité sociale, de leur pension etc. , des questions à long terme qui dépassent le lieu de travail où ils se trouvent sur le moment", explique Wendy Ray (AFL-CIO, USA).

Le secteur informel où travaillent beaucoup de jeunes se présente aussi comme un immense nouveau chantier à investir pour le syndicalisme et déjà plusieurs expériences montrent le chemin, comme par exemple en Inde. "Les travailleurs de la construction, en majorité des jeunes, ne sont pas organisés. Ils se rassemblent dans une rue tous les matins, et les employeurs viennent faire leur choix et les embauchent à la journée. On a commencé à les contacter. Ils ont peur des employeurs mais ils sont néanmoins désireux de travailler avec les syndicats car c’est vital pour eux d’être payés, d’avoir de meilleures conditions de travail. On tente de les aider à se défendre face à leurs contremaîtres qui trop souvent ne paient pas toutes les heures prestées. On essaie qu’ils soient payés à la semaine et en cas de problème, on contacte directement le contremaître et dans certains cas on prévient la police. C’est la même chose dans l’agriculture où on essaie d’organiser les journaliers", explique Mukesh Galav, représentant du comité jeunesse du syndicat indien HMS. Même son de cloche aux Philippines où le TUCP travaille avec des ONG pour tenter d’organiser le secteur informel, notamment les travailleurs à domicile ou encore les vendeurs ambulants de cigarettes. Mais même s’il est plus massivement présent dans les pays en développement, le défi du secteur informel concerne aussi les pays industrialisés, explique Pierhiogio Mereu (UIL- Italie): "Les syndicats se sont très longtemps occupés exclusivement des salariés. Le problème est que, en Italie, beaucoup de jeunes sont soit au chômage soit occupés dans l’économie au noir. On essaie d’aider les chômeurs à s’organiser en réseau pour trouver plus facilement du travail, on cherche aussi à atteindre les centaines de milliers de jeunes, "travailleurs invisibles" de l’économie au noir".

Autant d’initiatives qui montrent la voie pour le syndicalisme et qui confirment l’optimisme affiché par le BIT. Au-delà du déclin des effectifs syndicaux, le BIT considère qu’ "il y a de nombreux signes qui montrent que les syndicats cherchent à s’ajuster aux réalités actuelles. Les plus actifs d’entre eux regardent au-delà la frange de population qui travaille et ouvrent leurs portes à ceux qui n’ont pas d’emploi stable ou qui n’ont pas d’emploi du tout".

Ressources insuffisantes

Mais ces exemples positifs sont souvent limités par l’insuffisance des ressources consacrées aux jeunes. "Le travail des enfants est une des causes du chômage grandissant en Inde et la lutte contre le travail des enfants passe évidemment par l’éducation. Le comité jeunesse a mis sur pied une école pour enfants travailleurs qui leur dispense 3h d’enseignement par jour et leur fournit aussi une collation. Cela permet de scolariser plus de soixante-dix enfants. On voudrait en faire plus mais on n’a pas les ressources suffisantes", regrette Mukesh Galav. Ce manque de ressources est particulièrement aigu en situation de crise comme c’est le cas en Asie. "Avec la crise, il y a beaucoup de priorités qui se bousculent et c’est encore plus difficile de trouver des ressources pour faire des jeunes une vraie priorité", déplore pour sa part Hoon Hoon, coordinateur jeunesse de l’Orap,

l’Organisation régionale de la CISL pour l’Asie et le Pacifique.

Au-delà des déclarations d’intention, les besoins spécifiques des jeunes sont trop rarement analysés et intégrés dans des programmes spécifiques et peu ou pas de moyens attribués aux politiques concernant la jeunesse, sous prétexte qu’il y a d’autres priorités (sous-entendu plus importantes), se plaignent les jeunes syndicalistes. Parfois, ce n’est pas seulement, voire pas du tout une question d’argent, mais plutôt une question de soutien politique. Les jeunes syndicalistes considèrent que leurs besoins et leurs problèmes sont trop peu pris en compte dans le cadre des négociations avec les employeurs ou les autorités politiques. Dans le cadre des négociations collectives, les revendications relatives aux jeunes sont souvent reléguées en bout de liste dès le début de la négociation, ce qui souvent signifie qu’elles sont utilisées comme une "monnaie d’échange", grognent les jeunes syndicalistes. Au sein des structures syndicales, ils râlent qu’on ne leur laisse pas la place pour se développer et prendre des responsabilités afin d’acquérir l’expérience nécessaire, et prennent pour témoin la moyenne d’âge souvent assez élevée dans les rangs des responsables syndicaux, contrairement à de nombreuses ONG plus ouvertes aux jeunes.

"En tant que jeune, on a pas de soutien de notre syndicat, il n’y a pas de programme spécifique pour la jeunesse, tout ce qu’on arrive à faire, c’est uniquement par nous mêmes, nous voudrions être plus impliqués, cela nous aiderait aussi beaucoup si on recevait un soutien de l’Oraf (Organisation régionale africaine de la CISL) pour nos activités jeunesse", déclare Gladys Mthembu (NACTU, Afrique du Sud).

Approche globale

"Les jeunes devraient avoir plus de place dans les syndicats, être plus impliqués à tous les niveaux, ne fût ce que parce que ce sont eux les premiers concernés par les décisions prises aujourd’hui et qui influenceront positivement ou négativement leur avenir. C ’est pourquoi, on s’est adressé au dernier congrès de l’Orap pour demander une structure permanente de représentation des jeunes au sein de l’exécutif de l’organisation", explique Alex Aguilar (TUCP-Philippines) "Les jeunes syndicalistes doivent plus s’affirmer et exprimer leurs points de vue. Par exemple, en Asie, la crise monétaire était complètement impensable auparavant. Elle exige pourtant aujourd’hui que l’on adopte de nouvelles stratégies pour y faire face. C’est une bonne occasion pour les jeunes de marquer des points en exigeant d’être présents au niveau de la prise de décision", ajoute-t-il.

"Même si certains aspects varient d’une région à l’autre, la situation est globalement la même partout pour les jeunes. C’est parfois simplement une question de timing. Par exemple, le phénomène des emplois temporaires a démarré en Europe et aux USA, maintenant, il débarque chez nous en Asie à la faveur de la crise", poursuit Alex Aguilar. Au-delà des spécificités régionales, les problèmes des jeunes sont les mêmes partout, c’est sur base de ce constat qu’une vingtaine de jeunes syndicalistes venus du monde entier et réunis récemment par la CISL à Bruxelles réclament une approche globale de la politique syndicale pour la jeunesse et soutiennent à ce titre le programme mondial pour la jeunesse (voir ci-contre) de la CISL. "Ce nouveau projet de la CISL est très important. C’est un bon moyen pour travailler ensemble avec les autres régions", confirme Ronald Suarez, coordinateur jeunesse de l’ORIT.

Parce que la priorité à accorder aux jeunes doit se réaliser à tous les niveaux d’action, parce que depuis l’action sur le terrain jusqu’au mouvement syndical international, faire de la place pour les jeunes, c’est le meilleur moyen de s’assurer que les syndicats dans leur ensemble trouveront encore une place dans la société globalisée de demain.

(1) Rapport annuel du BIT, 1997.


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