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INTERVIEW

Grève générale en Russie

A l’appel de la Fédération des syndicats indépendants de Russie, FNPR, et d’autres associations syndicales, une grève générale doit paralyser la Russie le 7 octobre. Des manifestations sont prévues dans les principales villes du pays. Le paiement des arriérés de salaires, estimés à 15 milliards de dollars, est au centre des revendications syndicales, mais les syndicalistes réclament également la démission du Président Eltsine. Dans une interview avec Thomas Poese, du département international de la DGB, la fédération syndicale allemande, Mikhail Shmakov, le chef de la FNPR, explique les raisons du mécontentement des travailleurs.

Quelles sont les revendications de la FNPR ?

Mikhail Shmakov : En organisant cette journée d’action, nous mettons en avant les revendications suivantes :

Demandez-vous la démission du Président Eltsine ?

Bien entendu ! Mais nous ne demandons pas pour l’instant la démission du premier ministre Primakov car les gouvernements antérieurs étaient prêts à négocier avec les syndicats, et nous attendons de voir s’il engagera également des consultations avec nous. Nous espérons que la nouvelle politique du gouvernement prendra en compte les besoins sociaux de la population russe. S’il effectue des réformes démocratiques, alors la FNPR le soutiendra.

Y a-t-il un danger que les Communistes ou les Nationalistes essaient de revenir sur la scène, à la faveur de la crise actuelle ?

Ce n’est pas une coïncidence si le Parti communiste a organisé ses propres manifestations pour le 7 octobre et nous venons d’écrire à la direction de ce parti pour leur dire que nous ne leur permettrons pas de détourner nos actions. Nous coopérerons avec toutes les forces politiques qui partagent nos objectifs sociaux et économiques, mais nous ne tolérerons aucune tentative visant à utiliser le mouvement syndical russe comme une courroie de transmission pour les activités politiques d’un parti, peu importe que cette tentative soit menée par les ultras de gauche ou de droite.

Le marché des valeurs est à son niveau le plus bas, les comptes d’épargne sont gelés, les magasins presque vides et le système de la sécurité sociale au bord de l’effondrement. La situation peut-elle être pire ?

Pour empêcher qu’elle n’empire, nous devons changer l’ensemble des options politiques et l’orientation économique des réformes. Il est impossible d’avoir une croissance économique durable si elle ne s’accompagne pas d’un développement social. Ce que M. Primakov a dit dans sa déclaration initiale est encourageant et nous espérons qu’il basera sa politique sur le dialogue social et la participation active des acteurs sociaux, dont les syndicats.

Les syndicats peuvent-ils aider à résoudre la crise politique ?

Nous sommes prêts à coopérer avec toutes les forces progressistes dans la société russe, et nous activons notre aile politique - l’Union du Travail - qui est un mouvement social mais qui pourrait devenir un parti politique. Ce serait un parti social démocrate de gauche qui pourrait unir toutes les tendances démocratiques et l’aile gauche.

Le gouvernement doit essayer de faire des épargnes drastiques pour réduire le déficit et contrôler l’inflation. Pensez-vous que la situation soit désespérée ?

Non, elle ne doit pas être désespérée. Si le gouvernement poursuit les mêmes politiques qu’auparavant, alors la situation sera désespérée. Le gouvernement précédant a fait de la réduction de l’inflation sa priorité afin d’attirer des prêts étrangers. C’était important, mais combattre l’inflation ne doit pas être l’unique objectif de la politique gouvernementale. Il faut avoir également une économie qui fonctionne. Si Primakov ne change pas ses politiques économiques alors la situation se répétera encore et encore.

Qui a profité de la crise ?

Certaines personnes ont profité de la situation et ont amassé de l’argent grâce à la spéculation financière et aux fluctuations des taux de change. On m’a dit que ceux qui avaient contribué à l’éclatement de cette crise avaient gagné 15 milliards de dollars US et que cet argent était sorti du pays. Tout le monde sait que plus de 120 milliards de dollars US ont été expédiés à l’Ouest, ce qui a entraîné une certaine démonétisation de l’économie. Il n’y a pas assez d’argent pour faire tourner l’économie et dès lors il est impossible d’organiser des échanges financiers normaux entre les entreprises qui doivent recourir au troc, un système qui par définition ne produit aucune rentrée fiscale.

Dans quelle mesure le non-paiement des taxes et la corruption ont-ils conduit à la crise?

La corruption est un phénomène très répandu en Russie. En outre, les grandes entreprises avaient l’habitude de pratiquer l’évasion fiscale et c’est la raison pour laquelle nous avons soutenu les efforts du gouvernement pour obtenir d’entreprises comme Gazprom, la compagnie du gaz, le paiement de taxes. Mais le gouvernement de Kirienko a eu tort d’essayer d’éloigner la taxation des grandes entreprises en septembre. Dans son mémorandum au FMI, Kirienko et le président de la Banque centrale de Russie ont convenu de changer la politique fiscale et de taxation du pays, d’essayer de diminuer les pensions et de limiter les droits syndicaux. Pour faire des réformes économiques saines en Russie il faut s’orienter vers une démocratie véritable, c’est-à-dire donner du pouvoir aux citoyens, leur permettre de produire les marchandises dans le pays pour avoir leur mot à dire au sujet de la prise de décision en matière économique et politique.

Le FMI a octroyé à la Russie 22 milliards de dollars US mais il a aujourd’hui stoppé ses paiements. La Russie peut-elle résoudre elle-même ses problèmes ?

Un pays de la taille de la Russie doit compter sur ses propres ressources et doit pouvoir développer ses propres capacités. Il est significatif que la somme d’argent qui est sortie du pays durant la crise se soit précisément élevée à 22 milliards de dollars US. Ces fonds auraient dû être utilisés pour contribuer à développer nos ressources nationales. Nous devons créer un climat économique et politique qui engendre la confiance et stimule l’investissement de cette somme d’argent dans l’économie. Si le pays reçoit une aide étrangère, alors elle ne doit pas être assortie de conditions comme le prêt du FMI. La population doit avoir son mot à dire. C’est pourquoi nous soutenons la proposition du TUAC et de la CISL à la réunion du G8, suggérant qu’une clause sociale, fondée sur les Conventions de l’OIT, soit insérée dans les accords économiques des entreprises, avec un contrôle assuré par les organisations de manière à garantir la transparence et à veiller à ce que les besoins sociaux soient pris en compte.

La FNPR a-t-elle été obligée de réduire son personnel en raison de la crise financière ?

Nous avons dû licencier 25 pour cent de notre personnel en raison du gel des comptes bancaires des organisations en Russie, ce qui ne nous a pas permis d’avoir accès à nos propres fonds. L’élément positif est que cette situation a accru notre efficacité car, de ce fait, les organisations ont dû parfois rationaliser leurs structures.

La solidarité syndicale internationale vous aide-t-elle ?

Le soutien syndical nous a aidés de nombreuses façons. Tout d’abord, ce soutien a eu une influence positive sur le gouvernement russe et le Président et deuxièmement cette solidarité nous remonte le moral - par exemple les travailleurs d’une région très éloignée de Sibérie ont dit que lorsqu’ils ont reçu un message international soutenant leurs revendications, ils se sont rendus compte que le monde entier suivait leur combat. La formation d’un personnel syndical nous a également beaucoup aidés tout comme le soutien lors des réunions internationales comme à l’OIT. L’autre jour la CISL à Bruxelles nous a proposé de tenir une réunion d’urgence rassemblant des syndicalistes d’Asie, de Russie et d’Amérique latine, trois régions qui font face aux mêmes problèmes. Ceci nous aiderait à développer des approches conjointes et à travailler ensemble à l’élaboration d’actions communes.


Confédération Internationale des Syndicats Libres
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