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Le revers social du boom des zones franches
Bruxelles, le 29 septembre 1998 (CISL En Ligne): Selon un récent rapport 1 du Bureau international du travail, les zones franches d'exportation (ZFE), en raison de l'intensification de la course à l'emploi et à l'investissement étranger, prolifèrent dans le monde entier. Alors qu'il en existait une poignée seulement il y a quelques dizaines d'années, leur nombre est aujourd'hui supérieur à 850. Les zones sont les plus nombreuses en Amérique du Nord (320) et en Asie (225), mais leur concentration augmente dans les régions en développement telles que les Caraïbes (51), l'Amérique centrale (41), le Moyen-Orient (39) et augmentera probablement dans le monde entier. Aux Philippines, par exemple, il existe 35 zones en activité mais 83 devraient entrer en activité prochainement.
Tout en reconnaissant l'immense potentiel de développement économique et de création d'emplois de ces zones, le BIT estime qu'une telle prolifération pose de graves questions en ce qui concerne le sort des 27 millions de travailleurs (dont 90% de femmes) qu'elles emploient et devrait susciter une réflexion chez les innombrables stratèges du développement qui considèrent leur expansion comme un moyen rapide à la disposition des pays en développement désireux d'acquérir les compétences et les ressources nécessaires pour être compétitifs dans l'économie mondiale.
Le BIT estime en effet que si les ZFE sont incontestablement d'immenses pourvoyeuses d'emplois, en particulier pour les femmes des pays en développement, un trop grand nombre d'entre elles sont encore réputées pour la médiocrité des salaires, des conditions de travail et des systèmes de relations professionnelles. En outre, bien que la combinaison investissement direct, emploi et transfert de technologie soit de nature à stimuler le développement des pays d'accueil, force est de constater que jusqu'à présent, il n'existe pratiquement aucun lien entre les ZFE et l'économie de ces pays. Certes, les pays qui ont investi dans des ZFE avaient en général prévu que les activités de transformation et d'assemblage peu qualifiées de pièces importées constitueraient une première phase nécessaire, en attendant une production à plus forte valeur ajoutée, mais peu d'entre eux ont effectivement réussi grâce à cet investissement, à créer un véritable parc d'industries nationales d'exportation (comme l'ont fait par exemple la Malaisie, Maurice et Singapour).
Ces différents aspects des problèmes posés par le développement des ZFE sont à l'ordre du jour d'une Réunion tripartite internationale des pays dotés de zones franches, qui se tient jusquau 2 octobre 1998 à Genève et à laquelle participent les représentants des employeurs, des travailleurs et des gouvernements de dix pays 2.
Les participants planchent sur la façon d'améliorer les salaires et les conditions de travail tout en augmentant la productivité et en créant des passerelles entre les ZFE et l'économie nationale des pays dans lesquels celles-ci sont établies. Une attention spéciale est portée à la difficile situation des femmes qui travaillent dans ces zones. Celles-ci forment en effet la majorité de la main-d'uvre des ZFE mais pâtissent davantage que les hommes de leurs inconvénients: longueur des journées de travail, bas salaires, absence d'équipements sociaux (pour la garde des enfants, par exemple) et caractère souvent pénible du travail. De fait, dans les ZFE du monde entier, la main-d'uvre est généralement à prédominance féminine mais dans certaines branches telles que celles du textile, de la confection et du montage d'appareils électroniques, les femmes représentent 90% ou plus des travailleurs.
Le BIT estime que l'insuffisante valorisation des ressources humaines dans les ZFE risque d'empêcher celles-ci d'accroître leur productivité et d'améliorer la qualité des emplois. «Les relations professionnelles et la mise en valeur des ressources humaines restent deux des aspects les plus problématiques du fonctionnement des ZFE.» Les mécanismes censés relever les normes du travail laissent souvent à désirer: «Le type habituel de législation du travail, qui prévoit un «seuil» ou un cadre de normes minimales du travail ainsi que des négociations entre syndicats libres et employeurs en vue d'accords ayant force obligatoire est extrêmement rare dans les zones.» Bref, comme ne cesse de le dénoncer la CISL, les syndicats sont trop souvent considérés comme "indésirables" dans les zones franches et tous les moyens sont bon pour le leur faire comprendre. Ainsi, au Salvador, les organisations syndicales se plaignent des difficultés extrêmes quelles rencontrent en tentant dorganiser clandestinement ces travailleuses. Le syndicat Comutras-CTD a ainsi en ce moment pas moins de 300 cas de femmes licenciées pour la seule raison davoir tenté de créer un syndicat
Selon M. Auret Van Heerden, l'auteur principal du rapport du BIT, «comme on peut s'y attendre, l'absence de normes minimales et la médiocrité des relations professionnelles ont pour résultats une rotation élevée des effectifs, l'absentéisme, la tension et la fatigue, de faibles taux de productivité et le gaspillage des matériaux; en outre, les conflits sociaux sont encore trop fréquents dans les ZFE.». Des conflits sociaux qui parfois aboutissent à des résultats positifs. Ainsi, cet été, un groupe de jeunes travailleuses dune maquila coréenne au Guatemala ont remporté une belle victoire en réussissant à mette sur pied le premier syndicat dans une zone franche au Guatemala.
Ce combat syndical pour la défense de la dignité des travailleurs et travailleuses est aussi dans lintérêt économique à long terme des pays où sont implantés les zones franches. Le BIT affirme en effet que seules les ZFE disposant d'une main-d'uvre de qualité et jouissant d'une stabilité des relations professionnelles seront en mesure de satisfaire aux exigences de rapidité, de coût et de qualité de l'économie mondiale. Pour pouvoir exploiter pleinement leur potentiel de création d'emplois et de productivité, les ZFE ont besoin d'une stratégie adéquate de valorisation des ressources humaines. Pour pouvoir donner le coup de pouce souhaité à l'économie des pays d'accueil, les zones doivent établir davantage de liens avec les économies nationales. Enfin, grâce à la mise sur pied d'une infrastructure sociale, particulièrement pour répondre aux besoins des femmes (par exemple, des services de garde des enfants, des moyens de transport sûrs, des conditions de vie et de travail saines), l'emploi dans les ZFE serait beaucoup plus stable et beaucoup plus attrayant.
(1)Questions relatives au travail et questions sociales dans les zones franches d'exportation. Bureau international du Travail, Genève, 1998. ISBN 92-2-211357-8. Prix: 15 francs suisses.
(2)Bangladesh, Barbade, Chine, Costa Rica, République dominicaine, Maurice, Mexique, Philippines, Sri Lanka, Tunisie.
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