CISL EnLigne
184/980907/SG
GRAND ANGLE:
Esclaves en Europe
Par Samuel Grumiau
En France, « pays des droits de lhomme », des milliers de domestiques sont réduits à létat desclaves. A Genève, «capitale des droits de lhomme», Syndicat sans frontières se bat depuis huit ans auprès de lONU pour que ses propres chartes soient appliquées par ses diplomates dans leurs foyers. Les autres pays occidentaux ne sont certainement pas épargnés par le fléau de lesclavage moderne, tous estiment cependant pouvoir faire la leçon au reste du monde. Enquête sur la face cachée des somptueux logements.
Bruxelles, 7 septembre 1998 (CISL EnLigne): Lorsque Masruroh, une Indonésienne de vingt-quatre ans, répond à la petite annonce dune agence de placement de Djakarta, elle est loin de se douter quelle effectue un premier pas sur le chemin de lenfer. Loffre paraît séduisante: pour 150 dollars par mois, elle sera employée au domicile privé dun attaché consulaire de lambassade dArabie Saoudite à Paris. Ignorante des normes salariales en vigueur en France, Masruroh comprend quelle est tombée dans un piège en découvrant ses conditions de vie et de travail. Dès sept heures du matin, elle commence son service pour la famille du diplomate: préparation des repas, lessives, surveillance des deux enfants, entretien de lappartement de cinq pièces et trois salles de bains, etc. Son labeur ne sarrête quà minuit, voire plus tard lorsque ses patrons restent jusquaux petites heures dans le salon, où elle dort par terre. Elle ne reçoit quune tranche de pain matin et soir ainsi quun bol de riz le midi. Séquestrée, régulièrement battue et insultée par lépouse du diplomate, elle sest enfuie le 12 mai dernier, quatre semaines après son arrivée à Paris, en passant par le balcon de sa prison du neuvième étage. Elle a trouvé refuge chez une voisine qui, par chance, est avocate.
Des cas semblables à ceux-là, le Comité contre lesclavage moderne (CCEM), créé à Paris en 1994, en a connu cent trente-cinq au cours des deux dernières années. Lemployeur de Masruroh, couvert pas limmunité diplomatique, na pu être entendu dans le cadre dune procédure judiciaire. Le Comité sest alors saisi de son arme la plus efficace, la menace de médiatisation de laffaire, pour obtenir un dédommagement financier de la part de lattaché consulaire. Celui-ci sest engagé à verser à sa victime une somme de 4.000 dollars et à lui payer son billet de retour. A ce jour, il na payé que 300 dollars et Masruroh, dégoûtée, est repartie en Indonésie. Il est en effet difficile pour la victime qui sest enfuie de décrocher un nouvel emploi en France: celui-ci est conditionné à la délivrance d'une carte spéciale par le bureau des privilèges et des immunités (ministère des Affaires Etrangères). Sil change de patron, lemployé perd son autorisation de séjour et de travail sur le territoire français.
Libération sous tension
Depuis la diffusion à la télévision française dun reportage sur la situation désespérée de certaines domestiques étrangères, le téléphone ne cesse de sonner au Comité contre lesclavage moderne. Voisins, assistantes sociales, membres de la communauté de la victime savent maintenant où dénoncer les abus quils soupçonnent ou constatent. «Lorsque la personne exploitée ne sest pas encore enfuie, nous essayons de la libérer, explique Philippe Boudin, secrétaire général du Comité. Nous prenons dabord contact avec elle pour savoir si elle est daccord, puis nous convenons dun moment. Tout doit se passer très rapidement. Il faut quelle emballe ses affaires dans un sac de poubelle afin de ne pas attirer lattention de son patron lorsquelle se dirige vers la porte. Nous lattendons de lautre côté, généralement avec une caméra de TV qui permet de faire pression sur lemployeur au cas où il se montrait désagréable ou violent. Parfois, on, contacte la police, notamment lorsque ça se passe en partie sur la voie publique. Nous avons eu le cas dune Ethiopienne à qui un Français avait promis mariage et belle vie en France. Arrivée chez nous, elle a dû travailler séquestrée durant seize mois, à Bordeaux puis dans une épicerie de la région parisienne, sans salaire. Lorsque nous lavons libérée, la police nous a regardé intervenir de loin mais na pas pris lidentité des auteurs, qui sont aujourdhui en fuite».
Réapprentissage de la liberté
Il faut bien du courage à la personne victime dune telle exploitation pour briser les liens qui la lient, malgré elle, à son patron. Dans un pays où ils ne connaissent personne et dont ils ignorent généralement la langue, lemployeur a remplacé les chaînes qui entravent habituellement les esclaves par la confiscation des papiers didentité, répétant sans cesse à leurs domestiques quils seront mis en prison sils sortent de la maison sans passeport. Dans ces conditions, il faut un acte particulièrement grave (viol, tabassage très violent, menaces de mort) pour décider lesclave à senfuir. Commence alors une difficile rééducation à la liberté, un affranchissement de la soumission psychologique et du sentiment de culpabilité qui ont envahi la victime.
Le Comité contre lesclavage moderne le confie à un «parrain», une personne qui sera son intermédiaire pour régler les questions de papiers et de logement. Engager des poursuites judiciaires est un nouveau cap à franchir, dautant quon nest pas certain de la décision du tribunal. «Si lemployeur est membre du personnel administratif et technique dune ambassade ou dune mission diplomatique, nous nous heurtons à limmunité diplomatique, au moins sur le plan pénal, déclare Philippe Boudin. Lexpérience suisse de Syndicats sans frontières nous montre quil y a toutefois moyen de gagner des procès contre des diplomates sur le plan civil et au tribunal du travail. Pour ceux qui ne sont pas protégés par limmunité diplomatique, le Comité attaque en justice et tout dépend de la bonne volonté du Parquet: sil décide douvrir une information judiciaire, laffaire suit son cours delle même. Dans le cas contraire, la victime peut déposer une plainte avec constitution de partie civile, mais il y a alors consignation, cest-à-dire quelle doit déposer une somme dargent (environ 800 dollars). Pour une association comme la nôtre, cest très lourd à supporter, même si on devrait récupérer cet argent à la fin de la procédure judiciaire». Les jugements peuvent réserver bien des surprises. Ainsi, dans une affaire impliquant un couple de Congolais qui avaient, durant huit ans, exploité une de leur compatriote tout en lui infligeant des viols, des tortures et des privations de nourriture, il na pas été possible de prouver les sévices et le magistrat, qui a estimé que labus de domesticité nétait pas un délit mais une contravention (la moins grave des violations de la loi), a prononcé une ordonnance de non-lieu.
Quinze dollars par mois pour une bonne
Les domestiques recueillies par le CCEM proviennent essentiellement de quatre zones géographiques: Madagascar, lAsie (Sri Lanka et Indonésie) ainsi que lAfrique de lOuest et de lEst (Somalie, Erythrée, Ethiopie). «Madagascar est lun des pays les plus pauvres du monde, note Philippe Boudin. Le salaire moyen dun fonctionnaire tourne autour des 20 dollars tandis quune petite bonne de sept ou huit ans est payée 2 dollars par mois. Lorsquon se déplace dans lîle, on repère facilement les domestiques, qui portent des haillons et dorment souvent à lextérieur des maisons. Lorsquun Malgache ou un Occidental ayant vécu à Madagascar vient habiter en France, il va trouver une famille pauvre et lui propose demmener lune de ses filles en échange dune somme de 15 dollars quil leur verse chaque mois. En France, elles travaillent dix-huit heures par jour et sont régulièrement maltraitées: contraintes à ne manger que les restes du patron, à dormir par terre, dans les toilettes ou le garage, insultées, frappées, etc. Elles se rendent parfois compte quelle sont exploitées mais, si elles senfuient, leur famille perd les 15 dollars qui lui permet de vivre».
Contrairement aux Malgaches, les victimes originaires de lAfrique de lOuest (Côte dIvoire, Bénin, Togo, Mali, ...) ne reçoivent généralement aucun salaire. Elles ont été arrachées à leur famille sous la promesse dune scolarisation dans une école française dont elles ne voient jamais la porte dentrée.
Menaces de mort
La mise en situation d'esclavage est souvent justifiée par des considérations ethniques et racistes, et nombre d'employeurs traiteront leur employé différemment selon qu'il s'agit d'un homme ou d'une femme, d'un musulman ou d'une personne d'une autre confession. Ainsi, dans une récente affaire impliquant un diplomate des Emirats Arabes Unis en poste à Paris, une employée sri lankaise non musulmane était rémunérée près de cinq fois moins (700 francs par mois) qu'un employé indien musulman alors que ce dernier supportait une charge de travail bien moins importante.
En cas de plainte, lemployeur nhésitera pas à recourir à tous les moyens pour dissuader le travailleur domestique daller plus loin. Et dès lors, les risques encourus par ce dernier, même lorsquil ou elle aura regagné son pays, sont bien réels.
Les Malgaches et les Ivoiriennes sont fréquemment menacées de mort par téléphone, y compris dans leur famille daccueil, lorsquelles décident de porter plainte. Lune dentre elles a une petite fille de huit ans à Madagascar. Le CCEM a demandé à la police malgache et à lambassade de France de demeurer vigilantes à légard de lenfant, qui a été placée en lieu sûr, mais sa maman tremble encore à lidée que ses employeurs puissent se venger sur elle. La présidente du Comité, Dominique Torres, a également reçu des menaces par téléphone.
LONU sur la sellette
Genève, le siège le plus important de lOrganisation des Nations Unies après New York, nest pas épargnée par les cas desclavage. «Cest dautant plus grave lorsquils sont le fait de patrons envoyés en Suisse pour travailler auprès du Bureau International du Travail (BIT), de lOrganisation Mondiale de la Santé et des autres organisations onusiennes, voire de missions diplomatiques accréditées auprès delles, déclare Luis Cid, président du Syndicat sans frontières (SSF), un mouvement associé à lUnion Syndicale Suisse. Nous défendons environ trois mille travailleurs à Genève: des chauffeurs, secrétaires et domestiques engagés par des diplomates. Labus le plus fréquent est le non-paiement par le patron dune assurance couvrant lemployé en cas daccident ou de maladie. Or, les frais médicaux sont extrêmement chers en Suisse, bien plus élevés que les salaires de misère payés par certains hauts fonctionnaires ».
Syndicats sans frontières est actuellement engagé dans de nombreux procès, le plus souvent pour exiger une compensation financière suite à une absence de rémunération ou au versement dun salaire nettement plus bas que les normes prévues en Suisse. Sil sort généralement vainqueur des tribunaux, lexécution des jugements laisse à désirer. Plusieurs cas ont été présentés devant la cinquante-quatrième session de la commission des droits de lhomme des Nations Unies, en mars dernier, à Genève. Lun dentre eux concerne un Asiatique employé comme domestique par un conseiller de la Mission de son pays auprès de lOrganisation Mondiale du Commerce. Pendant près de deux ans et demi, il na touché aucun salaire, mis à part léquivalent de 1.700 dollars versés directement à son père resté au pays. A peine recevait-il un peu de nourriture pour des journées commençant à six heures du matin et se terminant à deux heures le lendemain matin, sans aucun congé et avec interdiction de quitter la résidence.
Un autre cas concernait la domestique africaine dune fonctionnaire américaine au BIT, qui touchait seulement 200 dollars par mois. Portés en justice, ces deux affaires ainsi que plusieurs autres furent jugées en faveur des employés, les patrons étant condamnés à payer des arriérés et réparations allant de 14.000 à 70.000 dollars.
Certaines de ces décisions judiciaires remontent à près de cinq ans mais, mis à part le versement dà peine un tiers de la somme requise dans un cas et de 140 dollars dans un autre, aucun jugement na été exécuté. Cest dautant plus décourageant pour les victimes quelles auront dû patienter de nombreux mois, sans ressources dans un pays très onéreux, pour attendre la fin du procès. Elles sen sortent grâce au soutien financier de Syndicat sans frontières.
Arrangements à lAmiable?
La hargne que place Luis Cid dans la défense des cas qui lui sont rapportés lui vaut la haine des milieux très nantis et bien-pensants de la haut diplomatie onusienne. Même si sa bonne foi nest pas remise en doute, rares sont les pontes genevois qui acceptent de négocier directement avec les syndicalistes militants. Ils préfèrent sadresser aux «amiables compositeurs», un service créé par le canton de Genève pour servir dintermédiaire dans les conflits entre les diplomates et leur personnel privé.
Luis Cid ne cache pas son mépris pour ce système: «Il se compose de trois médiateurs mais, dans la plupart des dossiers, les dédommagements quils obtiennent sont dérisoires. Dans le cas dun chauffeur mauritanien qui était exploité par un diplomate du même pays, les amiables compositeurs lui ont proposé sept cents dollars et un billet de retour pour Nouakchott alors que son patron lui doit des mois de salaire et dheures supplémentaires ».
A Paris, à Genève ou à Londres, où lONG Anti-Slavery International est très active, les militants des droits humains doivent aussi apprendre à identifier les profiteurs qui sadressent à eux dans le seul but de réaliser une bonne affaire. Certains employés arrivent dans un pays avec le but dêtre engagés dans des conditions dexploitation et de sadresser, six mois plus tard, à un organisme de défense qui les soutiendra dans un procès en justice où ils peuvent décrocher le jackpot. «Il nous arrive de refuser des cas parce quil ny a aucun critère desclavage, souligne Philippe Boudin. Les affaires que nous prenons en charge réunissent plusieurs conditions parmi les suivantes: confiscation des papiers didentité; séquestration; temps de travail hors normes (on a connu un cas dune domestique qui travaillait dix-neuf heures par jour... et même vingt-deux heures lorsquelle se trouvait en Arabie Saoudite); absence de rémunération ou salaire tellement faible quil ne permet pas lindépendance économique; conditions dhébergement indignes de la personne humaine; absence de repas; rupture forcée des liens familiaux (on ne donne pas les lettres à la victime et on ne poste pas les siennes); isolement culturel».
Cent cinquante ans après l«abolition» de lesclavage, laffranchissement reste un doux rêve pour deux cent millions dêtres humains. Les esclaves actuels ont délaissé les bateaux pour les avions, les chaînes sont remplacées par la confiscation des papiers didentité. La détresse des victimes, elle, na pas changé.
Confédération Internationale des Syndicats Libres
Boulevard Emile Jacqmain 155, B - 1210 Bruxelles, Belgique. Pour plus d'informations
Contacter: Luc Demaret au: 00 322 224 0212 - press@icftu.org