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Transport: la fatigue tue, l'inertie des décideurs aussi
Par Luc DEMARET

Améliorer les conditions de travail de routiers, c'est sauver des vies humaines. Le 8 septembre la Fédération internationale des travailleurs du transport (ITF) organise une journée d’action internationale.

Bruxelles, 4 septembre 1998 (CISL EnLigne): Il doit sourire Fabrice quand, à l'approche des vacances, les radios et télés se répandent en conseils de sécurité routière: "évitez de trop charger la voiture", "repos toutes les deux heures", "attention à la conduite de nuit"... Fabrice, c'est le nom d'emprunt de ce sympathique routier qui, interviewé récemment par le quotidien belge Le Soir (1), avoue parfois avaler 6.000 km en 6 jours à bord de son bahut, trafiquer à la demande de son patron les disques qui notent les kilomètres parcourus et le nombre d'heures de conduite du chauffeur, ou rouler avec une charge deux fois plus lourde que celle autorisée.

"Un soir, sur l'autoroute de Paris, raconte Fabrice, je me suis endormi. Pendant combien de secondes? Je ne sais pas, mais quand je me suis réveillé, j'étais à moins de dix centimètres de la remorque du camion qui me précédait. C'était la troisième fois en moins d'une heure que je m'assoupissais. J'ai téléphoné à mon patron en demandant de me remplacer. Il a refusé j'ai dû continuer. Une autre fois, je me suis réveillé en voyant des flammes à hauteur de mon camion: j'ai compris que je roulais contre la berne centrale".

Des récits comme celui publié dans le journal belge, la fédération internationale des travailleurs du transports, l'ITF, en a plein ses remorques, mais c'est parce que la plupart d'entre eux se termine tragiquement que l'organisation a décidé de lancer un cri d'alarme. Un cri qui, ce 8 septembre, se concrétisera par une journée mondiale d'action avec à la clef, de Londres à Nairobi et de Rio de Janeiro à New Delhi, des concerts de Klaxons, des convois de poids lourds, des rassemblements ou des manifestations, histoire de conscientiser.

Déjà l'an dernier, en juin, à l'appel de l'ITF, les syndicats du transport allemands avaient bloqué les postes frontières français et polonais, les syndicats français et espagnols s'étaient eux chargés de ralentir le trafic entre leurs deux pays, en Argentine, les syndicats du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) avaient organisé un rallye de 1.000 km auquel ont participé 3.000 camions et, au Bangladesh, le syndicat des routiers arrachait, après une semaine d'action, une nouvelle loi imposant le deuxième chauffeur pour des parcours excédant 8 heures.

"La fatigue tue", le slogan provocateur choisi par la fédération internationale pour sa journée du 8 septembre, reflète une bien triste réalité et s'adresse à la fois aux gouvernements, aux patrons d'entreprises de transports, à l'opinion publique et aux routiers. Objectifs: réduire le temps de travail des routiers, exiger un meilleur contrôle des réglementations, obtenir des lieux de repos convenables et sûrs, des procédures des transit plus rapides aux frontières et un salaire qui tienne également compte des temps d'attente.

En filigrane, c'est aussi à un changement d'attitude qu'appelle l'internationale basée à Londres. Car si la fatigue tue, l'inertie des décideurs aussi. Une convention internationale, la Convention 153 de l'Organisation internationale du travail (OIT), adoptée en 1979 n'a été jusqu'ici ratifiée que par 7 pays (2). Elle fixe à 48 heures maximum la semaine de travail du routier, exige des pauses après chaque période de conduite de 4 heures et un repos quotidien de 8 heures consécutives au moins. Des cibles relativement modestes, mais que la plupart des gouvernements rechignent à faire observer. "Même l'Union européenne, qui n'hésite pas d'habitude à brandir le drapeau de la moralité, se retranche derrière un silence embarrassé sur la question du respect de la Convention 153", relève l'ITF. Côté employeurs, on freine des quatre fers à chaque proposition d'amélioration des conditions de travail. L'essentiel est de gagner du temps, "de faire face à la concurrence". Les primes encouragent les chauffeurs à rouler plus et plus vite et les falsifications aux carnets de bord permettent de masquer des cadences devenues le plus souvent infernales.

Enfin, note l'ITF, "notre campagne vise aussi les routiers qui ne sont pas toujours conscients de leurs droits et des réglementations en vigueur". Quand ils ne surestiment pas tout simplement leurs capacités. Steve, un jeune routier de 22 ans, se plaignait récemment (1) des contraintes qu'impose l'observation des temps de repos. "On ne fait rien contre les automobilistes qui font 2.000 kilomètres d'une seule traite pour rejoindre leur lieu de vacances. Les limites physiques de chacun diffèrent, mais nous sommes des professionnels et nous les connaissons en tout cas mieux que n'importe quel ministre qui n'a jamais mis les pieds dans une cabine", maugrée Steve au volant de son 40 tonnes, jurant toutefois de respecter les normes.

Il reste que bien souvent celles-ci sont bafouées. "Nous recevons régulièrement des comptes rendus de conducteurs professionnels de presque tous les pays qui conduisent plus de 60 heures semaines, quelles que soient les réglementations locales, et nous avons connus des cas de routiers qui passaient 100 heures hebdomadaires au volant", explique l'ITF. Résultat: l'hécatombe. Chaque année, on enregistre aux Etats-Unis 5.000 morts et 100.000 blessés suite à des accidents de poids lourds. On estime qu'un tiers d'entre eux sont dus à la fatigue du chauffeur. En Espagne, un rapport que s'apprête à publier le ministère du Développement social révèle qu'en 1996 quelque 341 conducteurs de camions et cars ont été tués sur les routes pendant qu'ils travaillaient. Les blessés étaient au nombre de 5.921. Des chiffres qui "classeraient" le métier de routier parmi les plus dangereux en Espagne, bien avant les mines ou le bâtiment. "Classeraient", car en Espagne les morts sur la route n'interviennent pas dans le décompte des accidents du travail et dès lors ne font pas l'objet des mêmes enquêtes et statistiques.

En Turquie en 1997, 101 personnes sont mortes et 250 ont été blessées dans dix accidents de cars attribués en partie à la fatigue. En France, la déléguée interministérielle à la Sécurité routière, Isabelle Massin, révélait récemment que "deux tiers des accidents de travail mortels sont des accidents de trajets" (3).

A l'Université de Stanford, aux Etats-Unis, des chercheurs ont suivi quatre-vingts conducteurs pendant une semaine de travail normale. Les conducteurs avaient été reliés à des détecteurs et enregistreurs vidéo afin de déterminer leur moment de fatigue. Les résultats de cette enquête, publiés en 1997, sont éloquents. Sur quatre-vingts chauffeurs quarante-cinq ont somnolé au moins pendant une période de six minutes tout en conduisant, alors que dix se sont carrément endormis au volant. Des chercheurs australiens ont, quant à eux, démontré que le comportement d'une personne éveillée pendant 18 heures est aussi perturbé que celui d'une personne qui a un taux d'alcoolémie de 0,05. Et le chauffeur qui fera le double tour de l'horloge affichera la même méforme qu'un "fêtard" pris avec un taux d'alcool de 0,10 et à qui on aura légitimement retiré le permis de conduire.

Tout cela n'empêche pas les transporteurs d'en demander toujours plus à leurs routiers. "C'est l'heure qui commande", explique ce chauffeur de camion sud-africain. "Ceux qui se reposent de trop sont considérés comme des mauvais conducteurs." Bill Bettner, un camionneur de l'Illinois, en sait quelque chose. Il vient de gagner en mai dernier le procès qu'il a intenté deux ans plus tôt à son employeur, Daymark Foods. Ce dernier l'avait mis à la porte pour avoir refusé de dépasser les horaires prévus. Le mois passé devait s'ouvrir dans la ville australienne de Victoria un autre procès, celui de la Don Watson Transport. L'un de ses chauffeurs est à l'origine d'un accident qui à causé la mort de son passager. L'enquête a révélé que pendant les quatre semaines qui avaient précédé l'accident, il avait travaillé en moyenne 17 heures par jour.

C'est également la fatigue qui est à l'origine d'un accident survenu en mai dernier au sud de Taiwan et qui a causé la mort de neuf personnes lorsqu'un conducteur a perdu le contrôle de son camion percutant 12 véhicules qui avaient ralenti devant lui à la suite d'un incident mineur. "Obligés d'enfreindre les réglementations par leur employeur, deux conducteurs car se sont relayés au volant de leur autocar pendant douze jours, faisant la navette entre l'Espagne et les Pays-Bas avec pour chaque voyage plusieurs dizaines de passagers à bord. Pas une seule fois ils ne se sont arrêtés pour la période quotidienne de repos légal et ils ont régulièrement dépassé les vitesses autorisées pour respecter leurs horaires", raconte l'ITF. L'accident, dit la fédération, était inéluctable. Il a fait 22 morts parmi les passagers. C'était en 1995.

Trois ans plus tard, et malgré les nombreuses victimes tombées depuis, peu de choses semble avoir bougé.

Fabrice, lui, se souvient de son dernier long voyage: Bruxelles-Bâle-Francfort et retour via Amsterdam, une boucle de plus de 1.500 km en une seule traite! Comment tient-on le coup? lui demande la journaliste du Soir. "La fenêtre grande ouverte. La radio à fond et la bouteille d'eau qu'on se verse sur la tête pour ne pas s'endormir. Le plus terrible ce sont les deux loupiotes rouges du camion qui précède. Avec le balancement de la remorque, c'est hypnotique". Quand Fabrice demandera à son patron un jour de repos; celui-ci lui proposera plutôt une augmentation de salaire...

L'ITF a prévu une campagne de longue haleine. En entendant les propos de Fabrice on se rend en tout cas compte du chemin qui reste à parcourir sur la route de la sécurité. Et l'on retient son souffle...

(1) Le Soir, 1er août 1998, Martine Vandemeulebroucke, Patrice Leprince.
(2)L'Equateur, l'Espagne, l'Irak, le Mexique, la Suisse, l'Uruguay et le Venezuela.
(3) Le Nouvel Observateur, Paris, 30 juillet 1998.


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