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A Djakarta, la liberté syndicale reste un voeu pieux

(Par Jean ROM)

Tandis qu’une mission du Bureau international du Travail (BIT) est à pied d’oeuvre depuis lundi (24 août) dans la capitale indonésienne où elle doit assister le gouvernement à adapter son code du travail aux normes internationales, les forces de sécurité ont attaqué hier, mardi, un groupe de plus de 300 ouvriers du textile qui se dirigeaient précisément vers les locaux du BIT à Djakarta pour y faire valoir leurs revendications. Les nouvelles autorités indonésiennes maintiennent toujours en détention de nombreux prisonniers politiques, y compris au moins une syndicaliste indépendante, alors que la fédération syndicale officielle, héritée du régime Suharto, agonise.

Bruxelles, le 27 août 1998 (CISL EnLigne): Parmi les prisonniers encore détenus en Indonésie figure Dita Indah Sari, la jeune dirigeante du PPBI, bras syndical du parti d’opposition PRD, qui croupit en prison depuis juin 1996. Condamnée à cinq ans de prison en 1997 pour "subversion", elle a souffert d’un régime carcéral particulièrement sévère jusqu’aux récents changements politiques dans le pays. En juillet dernier, sa libération rapide (qui avait d'ailleurs été réclamée en juin par le Comité de la liberté syndicale du BIT) avait été promise par Fahmi Idris, nouveau ministre du Travail indonésien, à un haut représentant de la Federatie Nederlandse Vakbeweging (FNV, l'affiliée néerlandaise de la CISL). Le ministre s’était déclaré "personnellement préoccupé" par ce cas, et s’était engagé à obtenir sa libération. Depuis, c’est le silence à Djakarta sur la question. Dita Sari était absente de la liste des détenus amnistiés la semaine passée, lors des cérémonies anniversaire de l’Indépendance. Tout au plus sa peine a-t-elle été réduite d’un mois, selon des informations parvenues à Amsterdam à la FNV. Son maintien en détention est d’autant plus étonnant que Coen Pontoh et Mohamad Sholeh, deux militants impliqués dans les grands mouvements ouvriers de juin 1996 aux côtés de Dita Sari et condamnés à des peines semblables ont été relâchés lors des vagues de libérations qui se sont succédé depuis la chute du régime Suharto.

C’est que, d’après les sources de la CISL, la libération des détenus proches du PRD ferait l’objet d’un âpre marchandage au sein des nouvelles autorités. Ainsi, des militants indonésiens des droits de l’homme ont affirmé à la CISL qu’une liste des détenus "libérables" avait été présentée au gouvernement. Soutenue par le ministre de la Justice, Muladi, elle comprenait notamment Dita Sari, mais les militaires au sein du gouvernement auraient opposé leur veto. D’après l’influent Tapol, publié à Londres et qui fait autorité en matière de droits de l’homme en Indonésie, les généraux Wiranto, Chef des Forces Armées (ABRI) et ministre de la Défense et de la Sécurité, et Feisal Tanjung, Ministre - Coordinateur des Affaires Politiques et de la Sécurité, garderaient la haute main sur ces décisions. De nombreux officiers supérieurs de l’ABRI se seraient prononcés contre la libération des militants du PRD, récemment taxé de "néocommuniste". L’accusation de communisme demeure lourde de sens en Indonésie, où chacun se souvient de la purge anticommuniste qui, dans les années '60, avait propulsé le général Suharto au pouvoir et fait plus d’un demi million de morts.

Alors que de nombreux syndicats de par le monde remettent la pression sur le gouvernement indonésien en vue de la libération de Dita Sari (la CISL et la FNV sont à nouveau intervenues ces jours-ci, notamment par le canal diplomatique), la mission du BIT, présente depuis lundi matin à Jakarta, ne pourra pas soulever avec le gouvernement le cas des syndicalistes détenus, du moins officiellement. Qualifiée de "Contacts Directs" en jargon onusien, la mission est en effet censée se limiter à conseiller le gouvernement dans l’adaptation des nouvelles lois du travail indonésiennes aux normes internationales. L’exercice concerne principalement la Convention sur la Liberté Syndicale, ou Convention 87 de l’OIT, que le gouvernement vient de ratifier après y avoir farouchement résisté pendant des décennies.

Pendant ce temps, la situation des syndicats officiels se complique de jour en jour. Parcouru par une fronde violente contre la direction en place, depuis que celle-ci avait accepté de renoncer à l’exigence d’une augmentation générale des salaires, avant que le gouvernement ne cède finalement sous la pression des grèves sauvages et des manifestations, en juin dernier, le syndicat officiel paraît avoir dépassé le stade de l’éclatement. La semaine dernière, les 13 centrales professionnelles affiliées à l’ancien syndicat unique FSPSI, étroitement contrôlé sous le régime précédent, ont annoncé leur retrait de l’organisation et la constitution prochaine d’une nouvelle centrale syndicale démocratique lors d’un congrès extraordinaire. Les dirigeants des 13 fédérations accusent la FSPSI d’avoir "fait de nombreuses erreurs qui ont causé de lourdes pertes aux travailleurs".

Pour l'heure, l’ancienne direction et la nouvelle structure préparent chacune leur propre réunion. L’ORAP, organisation régionale de la CISL en Asie-Pacifique, a, quant à elle, dépêché sur place son secrétaire général, T. Izumi, afin d’examiner au plus près la situation.

Pressé de se prononcer au sujet de ce que le Président de la FSPSI dénonce comme une "rébellion", le ministre du Travail s’est retranché derrière les normes internationales … pour ne pas prendre position. "Le gouvernement doit respecter la Convention 87 de l’OIT et respecter la liberté et l’indépendance des syndicats, … il ne peut donc s’immiscer dans les affaires internes de la FSPSI", déclarait Fahmi Idris quelques instants après avoir reçu la déclaration publiée par les 13 centrales syndicales.

Pendant ce temps, les mouvements de protestation et de revendication des ouvriers indonésiens continuent d'agiter le pays où les militaires ont gardé la main lourde. S'il s'agit le plus souvent de grèves spontanées, un certain croissant d'actions semblent désormais organisées par des embryons de syndicats indépendants.

C'est sans doute le cas de la manifestation durement réprimée par la police hier (25 août) à Djakarta.. 250 ouvriers d’une usine textile de Surakarta (Central Java, à 550 km. de la capitale) s’étaient rendus dans la capitale pour y dénoncer devant la Commission Nationale des Droits de l’Homme, un organisme semi-gouvernemental, la non-application d’un décret ministériel augmentant leurs salaires de 15%. C'est alors qu'ils faisaient route vers les locaux du Bureau international du travail qu'une cinquantaine de policiers d’une brigade mobile, les ont attaqués et frappés à l'aide de canes en rotin.

Plusieurs ouvriers ont été blessés pendant l’intervention de police. Le groupe a finalement trouvé refuge dans les installations de la Fondation Indonésienne d’Assistance juridique (LBH), une ONG proche des syndicats indépendants, où il attendit en vain la venue d’un représentant du BIT, invité à leur rendre visite. Les manifestants ont dès lors repris le chemin du BIT, cette fois-ci sans que la police n’intervienne et ont pu retrouver le dirigeant de la mission de Contacts Direct, le Néerlandais P.F. Vanderheijden, et le représentant du BIT à Djakarta, l’australien Alan Bolton, venus à leur rencontre. Selon l’AFP, c’est dans la rue, entourés par le Lieutenant-Colonel de police Imam Haryanta et le Commandant militaire régional Widodo, que les fonctionnaires du BIT ont écouté les revendications des grévistes.


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