CISL EnLigne…
173/980803/LD

Les migrants, esclaves des temps modernes (5)

Sources de devises étrangères dans leurs pays d'origine, réservoir de main-d'oeuvre corvéable à merci dans les pays dits "d'accueil", et boucs émissaires bien commodes en temps de crise, les travailleurs migrants sont devenus les esclaves de la mondialisation, estime la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) dans un rapport de 30 pages publié le 4 août à Bruxelles*. A cette occasion la CISL EnLigne reprend quelques articles sur le sujet.

Le Cambodge, terre de transit

(Par Samuel GRUMIAU)

Phnom Penh est devenue, depuis quelques années, la plaque tournante d’un gigantesque réseau d’émigration vers les Etats-Unis, l’Europe ou le Japon. Les candidats à l’exil, principalement des Chinois, sont prêts à payer jusqu’à 45.000 dollars pour un voyage tortueux vers l’Amérique. Gare à eux s’ils ne sont pas solvables...

Le Cambodge vit un étonnant retour de manivelle en ce qui concerne les flux migratoires. Habitué à voir fuir ses ressortissants vers des cieux moins dangereux, le pays des temples d’Angkor accueille à présent des milliers d’émigrés qui espèrent y trouver les faux papiers leur ouvrant la porte des « paradis » capitalistes. L’aventure de ces globe-trotters commence souvent dans une agence de voyage de leur pays, qui leur fournit un billet d’avion et une liste de contacts à Phnom Penh. Certains magasins de la capitale du Cambodge se sont en effet spécialisés dans la fourniture de faux papiers ou la transformation de passeports dérobés à des touristes. Les prix varient selon la qualité du service: 1.000 dollars pour un faux passeport taiwanais, cinq fois plus pour un vrai avec la photo modifiée, 10.000 dollars pour un passeport américain ou japonais volé, etc. L’attente peut être longue pour les meilleures imitations ou falsifications car c’est à Bangkok que l’on trouve la main-d’oeuvre la plus qualifiée et le matériel nécessaire pour ce genre de travail. Des intermédiaires se chargent du transport des faux documents vers le Cambodge. La Thaïlande était, jusqu’il y a peu, le point de chute des candidats à l’exil mais la sévérité renforcée de ses autorités a poussé les trafiquants vers son voisin de l’est, où la corruption des fonctionnaires est également moins onéreuse.

Les pays de destination préférés des migrants ont mis en place des procédures de contrôle renforcées pour les personnes arrivant du Cambodge. Ainsi, le département de l’immigration de l’aéroport international de Bangkok emploie un personnel parlant le Khmer pour interroger les voyageurs munis d’un passeport cambodgien. Ceux qui ne comprennent pas la langue nationale du Cambodge seront fortement soupçonnés d’en être de faux ressortissants. Plus loin, les organisateurs des filières utilisent toutes les ficelles pour amadouer les policiers des aéroports japonais, européen ou américain. Ils repèrent par exemple les touristes fauchés dans le quartier des routards de Bangkok, « Khao San Road », entament une conversation avec eux puis leur offrent une somme d’argent et un billet d’avion aller-retour entre la capitale thaïlandaise et le pays de destination de l’un de leurs clients s’ils acceptent de franchir le département de l’immigration en sa compagnie. Ils espèrent que la présence d’un ami à l’aspect occidental atténuera les soupçons des policiers.

Les clients des réseaux d’émigration ne sont pas nécessairement pauvres. Il s’agit plutôt d’individus appartenant à la classe moyenne, qui pourraient sans doute obtenir un visa légal vers la destination de leurs rêves, mais qui sont découragés par la lenteur et la complexité des démarches. Ils préfèrent débourser une grosse somme que passer par la procédure officielle, d’autant qu’ils ne sont pas sûrs qu’elle débouchera sur l’octroi d’un visa. La plupart viennent de Chine, les autres du Sri Lanka, du Bangladesh, du Moyen-Orient, voire d’Afrique. Les réseaux les conduisent du Cambodge à travers une multitude de pays avant d’atteindre la destination finale. Pour l’Europe, les migrants traversent souvent toute la Russie, l’Ukraine, la Bulgarie puis la République tchèque, tandis que la route vers les Etats-Unis peut les amener à séjourner quelque temps à Vanuatu, en Amérique centrale, au Mexique ou au Groenland. Les réseaux chinois transitent par les pays où leur communauté est importante (Surinam, Panama, Brésil, Equateur, ...) et où les triades sont déjà bien intégrées. Souvent, qu’elles soient chinoises ou non, les filières sont identiques à celles qui amènent les prostituées dans les pays occidentaux.

Quel que soit le réseau emprunté, le voyage (en camion, en train, en bateau, plus rarement en avion...) prend généralement plusieurs mois au cours desquels les émigrés sont soumis aux caprices des personnes-relais. Certains doivent payer tous leurs frais de transport et de papiers avant le départ, d’autre peuvent attendre l’arrivée à destination pour s’acquitter de l’intégralité de leur dette. Les chefs de ces trafics n’ont aucune pitié pour ceux qui s’avèrent non-solvables. On ne compte plus les doigts coupés, les oreilles arrachées, les femmes contraintes à la prostitution ou les hommes réduits à l’esclavage dans les restaurants et les ateliers parce qu’ils n’ont pas été capables de payer leur dette.

*"Migrations et Mondialisation: les Nouveaux Esclaves". Cette étude a été rédigée pour la CISL par André Linard, journaliste indépendant.


Confédération Internationale des Syndicats Libres
Boulevard Emile Jacqmain 155, B - 1210 Bruxelles, Belgique. Pour plus d'informations
Contacter: Luc Demaret au: 00 322 224 0212 - press@icftu.org


CISL en ligne