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Les migrants, esclaves des temps modernes (4)

Sources de devises étrangères dans leurs pays d'origine, réservoir de main-d'oeuvre corvéable à merci dans les pays dits "d'accueil", et boucs émissaires bien commodes en temps de crise, les travailleurs migrants sont devenus les esclaves de la mondialisation, estime la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) dans un rapport de 30 pages publié le 4 août à Bruxelles*. A cette occasion la CISL EnLigne reprend quelques articles sur le sujet.

Le Paris des Chinois

(Par Sam GRUMIAU)

 

Pour l’homme d’affaires ou le touriste moyen, le vol Paris-Shangai dure onze heures et coûte huit cents dollars. Les Chinois qui désirent venir travailler en France mettront, eux, entre cinq et sept mois pour rallier la capitale française avec, à l’arrivée, une dette variant entre huit et vingt-cinq mille dollars envers la filière qui les a pris en charge. Ils seraient actuellement quarante mille à travailler dans les ateliers de confection parisiens, dans des conditions proches de l’esclavage.

Wenzhou est une ville de cinq cent mille habitants, à quatre cents kilomètres au sud de Shangai, sur la mer de Chine. Au cours du vingtième siècle, elle a vu s’en aller plusieurs vagues d’émigrants vers l’Europe et, plus particulièrement, la France. La guerre 14-18, la chute du parti nationaliste chinois en 1949, la fin de la guerre américaine d’Indochine sont autant d’événements ayant précipité le départ de milliers d’habitants de Wenzhou vers Paris. Aujourd’hui, ce sont la misère et le chômage qui les incitent à entreprendre le grand voyage. Le rêve est tout tracé: en échange d’une somme comprise entre huit et vingt-cinq mille dollars, payable à terme, un réseau les prend en charge durant la traversée des continents asiatique et européen, puis leur fournit un travail dans un atelier de confection clandestin ou dans les cuisines d’un restaurant. L’aventure commence par un voyage, par ses propres moyens, jusqu’en Mandchourie, une région située au nord de la Chine. Là, ils traversent la frontière sino-russe à pieds et sont menés à Tchita, une ville traversée par le train transsibérien, qu’ils empruntent généralement jusque Moscou. Les filières les reprennent en charge dans l’ancienne capitale des Soviets pour les amener, via l’Ukraine, la Biélorussie ou la Lituanie, en Pologne et, finalement, en République tchèque, où ils doivent travailler quelque temps pour le compte des Chinois qui y sont implantés. Prague est devenue la plaque tournante de l’immigration illégale asiatique vers l’Europe, on y recense une dizaine de milliers de Chinois... dont trois mille chefs d’entreprise ! Le périple reprend ensuite vers l’Europe de l’Ouest, le plus souvent Paris pour les Wenzhou. Au total, ils auront voyagé durant environ un semestre dans des conditions pénibles (train de marchandises, arrière de vieux camions, franchissement à pied de frontières et de montagnes,...), accompagnés du stress permanent d’être découverts par les autorités.

Société fermée

A Paris, les nouveaux arrivants de Wenzhou sont directement absorbés dans la communauté formée par leurs prédécesseurs, qui ont recréé une mini-société vivant repliée sur elle-même avec son quartier, ses commerces, ses emplois, ses médecins, ... Les deux tiers des Chinois illégaux ont déjà une promesse ou un « contrat de travail » en poche lorsqu’ils débarquent en France. La filière qui les a amenés les place dans des ateliers clandestins où ils cousent, enfilent, assemblent inlassablement des morceaux d’étoffe afin de rembourser leur dette. La journée de travail varie entre quinze et dix-huit heures. Les ateliers se trouvent souvent dans l’arrière-court d’un bâtiment ou le sous-sol de petits pavillons de banlieue et les ouvriers dorment à l’étage, dans des locaux insalubres. Le nombre de jours de travail par semaine dépend des commandes reçues. Certains cas de jeunes femmes violées ou d’ouvriers maltraités ont été rapportés, mais ça ne semble pas être la majorité: les employeurs ont à coeur de ne pas trop abîmer la « poule aux oeufs d’or ». Pour un pantalon fabriqué, l’ouvrier chinois reçoit en moyenne trente cents (0,3 dollar) des mains du patron de l’atelier, qui le vendra un dollar aux grossistes. Dans le commerce, il coûtera aux alentours de cinquante dollars...

Brouiller les pistes

Certains ateliers clandestins ont une durée de vie très courte, par exemple le temps d’une collection de prêt-à-porter. Ils sont ensuite démantelés et reconstitués ailleurs pour brouiller les pistes de la police. Celle-ci a bien de la peine à infiltrer le milieu chinois, dont beaucoup de membres ne parlent pas le français et ne font confiance qu’à leurs semblables. Les chefs de réseaux, les « têtes de serpents », sont généralement installés en Chine. Grâce à leurs contacts dans de nombreux pays et à des complicités à tous les niveaux de l’administration, ils obtiennent facilement des papiers pour leurs « clients ». Un itinéraire « bis » est à tout moment prévu au cas où les contrôles se renforçaient aux frontières de l’un ou l’autre pays. A Paris, où la volonté des autorités de démasquer les ateliers s’affermit, les filières adaptent leur stratégie en créant de plus petites unités de production qui comptent moins de travailleurs. Des systèmes d’alerte sont mis en place pour déjouer la surveillance des policiers. Parfois, une caméra est installée non loin de l’entrée d’un atelier: si un policier pointe le bout du nez, un membre de la bande appuie sur un bouton qui coupe la lumière dans la cave et donne le signal aux ouvriers de demeurer silencieux. Une grande angoisse règne alors entre les machines: s’ils sont découverts, les travailleurs risquent d’être expulsés vers la Chine avant d’avoir remboursé l’intégralité de leur dette.

La Justice française est embarrassée par un problème administratif lorsqu’elle surprend un atelier clandestin: généralement, les patrons ont confisqué les papiers de leurs ouvriers et la France à bien de la peine à prouver au consulat de Chine qu’il s’agit de ressortissants de son pays. Or, la législation française prévoit que si le travailleur n’obtient pas de laissez-passer de la part de son consulat dans les douze jours qui suivent son arrestation, il doit être libéré du centre de rétention administrative où il est détenu. Les mauvaises langues affirment que la délivrance des laissez-passer est fonction de l’état des relations franco-chinoises du moment. Dans la grande majorité des cas, ils ne sont pas obtenus et la police est obligée de relâcher les travailleurs... qui retombent aussitôt dans d’autres ateliers clandestins. Le sort de ceux qui sont expulsés n’est pas plus enviable: de retour en Chine, la filière les retrouve et exige le solde de la dette qui n’a pas encore été remboursé. Comme ils n’ont plus un dollar en poche, ils demeurent, tout comme leur famille, redevables de très gros sommes aux « têtes de serpents », dont la colère est longue et souvent cruelle.

 

*"Migrations et Mondialisation: les Nouveaux Esclaves". Cette étude a été rédigée pour la CISL par André Linard, journaliste indépendant.


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