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Les migrants, esclaves des temps modernes (3)
Sources de devises étrangères dans leurs pays d'origine, réservoir de main-d'oeuvre corvéable à merci dans les pays dits "d'accueil", et boucs émissaires bien commodes en temps de crise, les travailleurs migrants sont devenus les esclaves de la mondialisation, estime la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) dans un rapport de 30 pages publié le 4 août à Bruxelles*. A cette occasion la CISL EnLigne reprend quelques articles sur le sujet.
Les migrants, boucs émissaires de la crise
(Par Natacha DAVID, dans Le Monde syndical, N°2/98)
La tornade financière qui a dévastÈ en cascade les économies asiatiques a trouvé une cible facile: les travailleurs et travailleuses migrants originaires des pays voisins. Trois millions dentre ont été menacés de devoir plier bagages et quitter leur pays "daccueil" pour libérer des emplois pour les autochtones. Au risque de fragiliser plus encore les économies elles aussi en crise de leurs pays dorigine.
Dun bout à lautre de lAsie du sud-est, les faillites se multiplient et le chômage semballe. Comme toujours, quand le chômage pointe son nez, ce sont les travailleurs migrants qui sont les premiers à écoper. Trois millions dentre eux sont ainsi devenus tout à coup persona non grata en Thaïlande, en Malaisie et en Corée du Sud.
En Malaisie, à cause de la récession, de nombreux projets de développement ont été suspendus et le gouvernement a annoncé le 2 janvier quil allait expulser un million de travailleurs immigrés -soit la moitié de la main-doeuvre étrangère enregistrée dans le pays-, pour libérer des emplois pour ses propres ressortissants. La plupart des quelque 2 millions de migrants que comptent la Malaisie proviennent surtout dIndonésie, mais aussi des Philippines, du Bangladesh, de Thaïlande, du Sri-Lanka et dInde. Durant la dernière décennie de croissance économique continue, la Malaisie est devenue très dépendante des travailleurs étrangers pour occuper les emplois les moins payés, dédaignés par la main-doeuvre locale.
Le secteur de la construction dépend ainsi à 80% de main-doeuvre étrangère.
Le Département de lImmigration envisage aussi de multiplier les contrôles sur les lieux de travail pour sassurer que les employeurs nemploient pas illégalement des travailleurs étrangers. Les estimations officielles parlent de 800.000 travailleurs clandestins, essentiellement indonésiens. Seuls les travailleurs migrants occupés dans les secteurs stratégiques tels que les industries dexportation et les plantations seront autorisés à rester. Mais les quelque 700.000 travailleurs migrants du secteur de la construction de même que les 150.000 migrants occupés dans les services vont devoir plier bagage. Les mesures annoncées par le gouvernement sont si radicales que lopposition malaise sinquiète de savoir si le gouvernement est sûr que les travailleurs locaux sont prêts à prendre les emplois des migrants, faute de quoi les employeurs risqueraient de se retrouver à court de bras, notamment dans le secteur hôtelier et dans lindustrie lourde.
Le gouvernement thaïlandais a également annoncé son intention de prendre des mesures pour rapatrier, dans les trois ans, un total dun million de migrants, parmi lesquels quelque 300.000 travailleurs migrants déclarés. Le gouvernement thaïlandais vise ainsi à rapatrier de 300.000 à 500.000 travailleurs étrangers par an, principalement originaires de Malaisie, dAsie du Sud et dIndochine. Les employeurs vont être notifiés de cette politique de rapatriement et devront se tenir à une date limite dengagement. Passé ce délai, tout employeur qui violera la consigne sera passible de trois ans demprisonnement ou dune amende de 1.200 dollars.
Les Birmans en danger
Parmi les migrants qui doivent quitter le pays des dizaines de milliers proviennent de Birmanie et leur retour sannonce particulièrement dramatique. Beaucoup dentre eux appartiennent aux minorités ethniques sans cesse harcelées par les forces armées birmanes qui nhésitent pas à procéder à des déplacements forcés de population pour tenter déradiquer la résistance des mouvements autonomistes. En deux mois, plus de 11.000 travailleurs illégaux birmans ont déjà été déportés et, chaque jour, 300 dentre eux font volontairement le choix de rentrer au pays par crainte des autorités thaïlandaises.
En Corée du Sud aussi, les entreprises seffondrent par centaines chaque mois. Selon les statistiques officielles, quelque 120.000 personnes ont perdu leur emploi rien que pour le mois de novembre, sajoutant aux quelque 480.000 pertes demploi déjà enregistrées précédemment en 1997. Le taux de chômage qui était de 2,8% devrait grimper à 6% en 1998. Dans ce contexte, le mécontentement populaire ne peut évidemment quapprouver la décision de renvoyer quelque 270.000 migrants. Le gouvernement négocie actuellement avec des compagnies aériennes privées le renvoi de 3.000 Philippins, envisageant sil le faut de demander à la force aérienne philippine de mettre à disposition un cargo C-130 pour ce rapatriement.
Si la Malaisie met en pratique ses intentions, lIndonésie, frappée par la sécheresse et par la crise économique dans la région, risque particulièrement de souffrir du retour forcé au pays de ses migrants. En Indonésie, plus de deux millions de personnes ont perdu leur emploi, y compris de nombreux chefs dentreprises et même des chefs militaires, depuis le début de la crise financière en juillet dernier. Le taux de chômage de 7% en 1995 risque datteindre les 11% pour 1997. Lannée dernière, lIndonésie avait déjà du faire face au retour forcé de milliers de travailleurs immigrés dArabie Saoudite, cette dernière ayant refusé la prolongation de leurs permis de travail. Un nouvel afflux de rapatriés ne peut quaggraver la situation et renforcer les risques de déstabilisation politique qui pèsent sur le régime de plus en plus contesté de Suharto.
Les Philippines qui comptent au total pas moins de 6,5 millions de leurs ressortissants à létranger, essentiellement aux Etats-Unis, au Moyen Orient mais aussi dans les pays voisins dAsie du Sud-Est et dAsie de lEst, appréhendent également les conséquences socio-économiques de ces retours forcés. Selon les estimations officielles, quelque 30.000 émigrés risquent de devoir rentrer prochainement au pays des suites de la crise économique de la région et le ministère de lEmploi et du Travail a dailleurs proclamé son intention de mettre sur pied un programme de création demplois pour tenter dabsorber tous ces travailleurs migrants de retour.
Le Bangladesh, qui exporte plus dun million de travailleurs chaque année, essentiellement vers la Malaisie, lArabie Saoudite et la Corée du Sud, redoute aussi le retour forcé de ses expatriés. En Corée, Ils sont déjà quelque 10.000 Bangladais à sêtre vus signifier leur expulsion. Et les quelque 250.000 Bangladais qui travaillent en Malaisie devraient subir le même sort. Lémigration est pourtant pour le Bangladesh une de ses plus importantes source de revenus. De janvier à novembre 1997, les émigrés ont ainsi rapatriés au pays quelque 1,4 milliard de dollars.
Tous ces pays exportateurs de main-doeuvre dépendaient déjà avant la crise très largement de lapport en devises de cette émigration. Mais, dans le contexte de crise actuel cette manne de devises étrangères que représente la sueur des travailleurs émigrés nen est que plus convoitée et cest pourquoi, sur le marché régional et international de la main-doeuvre, la concurrence va encore se durcir, au détriment bien sûr des salaires et des conditions de travail des migrants.
La Thaïlande a ainsi lancé une campagne pour encourager ses ressortissants à trouver du travail à létranger. Pour ralentir la hausse du chômage et pour tenter de ramener des devises fortes, le gouvernement nhésite pas à inviter les Ministres du Travail des pays étrangers à venir voir sur place la "bonne qualité des travailleurs thaïlandais" et à vanter le fait que ces derniers "travaillent durs, acceptent de négocier et sont infatigables!". Avec ces slogans, lobjectif des autorités thaïlandaises est dexporter 210.000 travailleurs cette année, essentiellement pour travailler dans la construction, lindustrie manufacturière et lagriculture. Bangkok envisage notamment denvoyer à nouveau des travailleurs au Proche-Orient, une pratique tombée pratiquement en désuétude depuis la guerre du Golfe. Les autres destinations convoitées sont les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, lAllemagne, lAustralie et la Grèce.
Le Bangladesh cherche quant à lui à développer les possibilités démigration dans les pays du Golfe, essentiellement lArabie Saoudite, le Koweït et les Emirats Arabes Unis. Actuellement, quelque 5.000 personnes au Bangladesh sont en attente dun travail à létranger.
Le Sri Lanka a lui aussi affirmé son intention de renforcer lémigration. En 1997, environ un million de Sri Lankais employés à létranger, dont les deux tiers au Moyen-Orient, devraient rapporter au pays plus de 830 millions de dollars et le gouvernement entend bien accentuer le mouvement en décrochant quelque 200.000 jobs supplémentaires à létranger pour ses ressortissants. Colombo se targue en outre de pouvoir maintenir ses émigrés en Malaisie, arguant du fait quil sagit principalement de travailleurs qualifiés peu susceptibles de perdre leurs emplois.
Concurrence
Mais la concurrence des migrants chinois qui acceptent de travailler à des salaires horaires très bas inquiètent particulièrement les migrants des autres pays de la région. Les autorités philippines ont ainsi exprimé leur préoccupation face au nombre croissant dimmigrés chinois qui, aux Emirats Arabes Unis, font concurrence aux autres migrants asiatiques pour les emplois les moins qualifiés. Selon lAmbassade chinoise, seulement 3.500 Chinois travaillent actuellement aux Emirats Arabes Unis, la plupart dans des hôtels, des restaurants, ou sociétés privées médicales ou autres.
Cette proportion peut paraître dérisoire au regard des 85.000 Philippins qui travaillent aux Emirats Arabes Unis. Mais il nempêche que le nombre de Chinois dans ce pays augmente régulièrement de 15% chaque année depuis 3 ans, un mouvement que reconnaît et encourage lambassade chinoise.
En principe, le gouvernement chinois recommande que le salaire de ses travailleurs migrants sétablissent autour de minimum 300 dollars par mois. Mais ce salaire peut être nettement plus bas pour les Chinois qui ne viennent pas des grandes villes. Comme le dit lattaché au travail de lambassade des Philippines à Dubai, "La compétition est de plus en plus rude. Nous devons trouver des niches dans le marché de la main-doeuvre immigrée, notamment en nous spécialisant dans les emplois plus professionnels, à haute qualification".
Le Vietnam entend lui aussi faire valoir sa main-doeuvre bon marché pour augmenter lexportation de ses travailleurs et travailleuses. Actuellement, ils ne sont que 12.600, mais dici lan 2000, le gouvernement entend en augmenter sensiblement le nombre et a pour ce faire pris des mesures pour libéraliser le secteur des agences de recrutement et pour encourager les travailleurs à diversifier leurs compétences professionnelles et linguistiques.
*"Migrations et Mondialisation: les Nouveaux Esclaves". Cette étude a été rédigée pour la CISL par André Linard, journaliste indépendant.
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