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Les migrants, esclaves des temps modernes (2)
Sources de devises étrangères dans leurs pays d'origine, réservoir de main-d'oeuvre corvéable à merci dans les pays dits "d'accueil", et boucs émissaires bien commodes en temps de crise, les travailleurs migrants sont devenus les esclaves de la mondialisation, estime la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) dans un rapport de 30 pages publié le 4 août à Bruxelles*. A cette occasion la CISL EnLigne reprend quelques articles sur le sujet.
Travailleurs migrants: le non choix de Marissa
(Par Didier BLAIN, dans Le Monde syndical N°3/98)
«Je nai pas dautre choix» avoue Marissa avec un large sourire. Cette jeune Philippine de 37 ans, dynamique et enjouée, va pourtant vivre pour la deuxième fois de sa vie une véritable épreuve. Dans quelques jours, elle prendra lavion pour Ryad où elle travaillera comme domestique dans une famille de riches Saoudiens. Elle laissera à Laguna, près de Manille, son mari et ses trois enfants pour deux ans et... pour 200 dollars par mois. Son mari est mécanicien, son salaire ne suffit pas à la survie de la famille. Du travail, elle en a cherché dans la région après son retour de Bahreïn où elle a déjà travaillé pendant un an et demi. En vain. Les rares propositions qui lui ont été faites ne pouvaient pas satisfaire aux besoins de la famille. Elle ira donc travailler ailleurs dans des conditions quelle sait davance difficiles: 7 jours sur 7, de 5 h 30 du matin à 10 h du soir, elle aura pour univers la maison quelle astiquera consciencieusement et pour interlocuteurs les enfants et la «Madame» comme elle lappelle déjà. Son employeur lui prendra son passeport à son arrivée. Avec un peu de chance, elle sortira 2 à 3 fois par mois, toujours chaperonnée par la «Madame».
Plus de 50 % des 6,5 millions de Philippins immigrés connaissent les mêmes conditions de vie. Elles sont plus de 3 millions de Philippines à travailler comme domestiques principalement dans les pays du Golfe et dans les pays dAsie environnants tels que Taiwan, Hong Kong ou le Japon. Nombre dONG, comme Kaibigan proche du TUCP (Trades union congress of the Philippines), réclament, à linstar de lIndonésie ou de la Malaisie, que cesse lenvoi de travailleuses immigrées vers les pays du Golfe, arguant des conditions spécialement difficiles qui les y attendent. On se souvient de laffaire Sarah Balabagan, cette jeune Philippine condamnée à mort par un tribunal saoudien pour avoir tué son employeur qui abusait delle. Il a fallu une véritable mobilisation internationale pour la faire libérer. Toutes les situations ne sont, heureusement, pas aussi dramatiques. Mais dans les locaux de Kaibigan à Quezón City, les étagères portant les dossiers des abus dont sont victimes les travailleurs philippins à létranger sont bien garnies. Du mauvais traitement (au Moyen-Orient et au Japon) au non paiement des salaires (une spécialité de Hong Kong) en passant par les superstitions (des grains de beauté à Taiwan), les exemples fourmillent. «Doù limportance de notre intervention, explique Gina Espinoza, lune des responsables de Kaibigan, nous recevons tous les candidats au départ de la région pour les informer sur leurs droits, les différents types de contrat de travail qui leur sont proposés, les possibilités quils ont pour envoyer largent dans leur famille. Nous leur donnons également, en cas de litige, une liste dadresses où ils peuvent trouver refuge ou aide comme les ambassades ou les syndicats locaux. A la fin du séminaire nous leur délivrons un certificat indispensable à leur départ».
De son côté, le gouvernement nest pas complètement insensible aux conditions de travail faites à ses concitoyens dans certains pays. Il a participé au développement de ce genre de séminaires et rendu obligatoire le certificat de départ. Mais il garde dabord les yeux rivés sur la manne de devises que représente les salaires de ces expatriés. Selon les estimations de Kaibigan, lapport sélèverait au moins à 5 milliards de dollars chaque année. Largument économique lemporte largement sur laspect social du problème et notamment en ces temps de crise financière remettant en cause le développement des «petits dragons» dAsie. Aux Philippines chacun reconnaît que si la crise (1) a percuté moins durement le pays que la Corée ou la Thaïlande, cest en grande partie grâce aux salaires de létranger qui rentrent chaque mois.
Dailleurs, cette crise a un double effet. Dun côté, elle stimule les candidats au départ toujours plus nombreux en raison du renchérissement de la vie aux Philippines. De lautre, elle rapatrie les salariés séjournant dans les pays les plus touchés. LInquirer, quotidien de Manille, annonçait en début d'année le retour imminent de 3.000 Philippins employés dans la construction à Séoul en Corée du Sud. Il faisait également état des lourdes menaces qui pesaient sur les 500.000 salariés philippins travaillant dans le secteur des services des pays les plus durement touchés par la crise. Avec dun côté une demande de départ augmentant et une offre de travail se réduisant, limplacable logique du marché voudrait que le prix du travail baisse encore. Mais est-il possible de proposer moins de 200 dollars pour un mois de travail à temps plus que complet ? Il est trop tôt pour y répondre.
Pour leur part, les pays du Golfe avaient entrepris ces derniers mois de «nationaliser» leurs emplois. Il sagissait de remplacer les salariés étrangers par des employés «nationaux». Mais il semble que cette opération nait guère eu de conséquences pour les Philippins expatriés. Les postes quils occupent, souvent subalternes ou intermédiaires dans la hiérarchie, nintéressent guère les jeunes diplômés des grandes écoles américaines ou européennes. Cest du moins lavis de Dick, un Philippin de 47 ans, exilé depuis une quinzaine dannées dans différents pays du Golfe et travaillant dans une institution gouvernementale comme bibliothécaire : «Nous avons plus à craindre de la concurrence indienne prête à travailler à moitié prix que des locaux qui visent plutôt les postes à haute responsabilité».
Pour Marissa, la question de la concurrence ne se pose pas. Elle est la moins chère sur le marché et la réputation des domestiques philippins, dociles et travailleurs, nest plus à faire: «Je suis née pour aider ma famille», finit-elle par avouer comme pour justifier le quasi-esclavagisme quelle va subir pendant deux ans.
(1) Le peso a perdu 30 % de sa valeur par rapport au dollar depuis le début de la crise. Cest beaucoup moins que la Thaïlande, par exemple.
*"Migrations et Mondialisation: les Nouveaux Esclaves". Cette étude a été rédigée pour la CISL par André Linard, journaliste indépendant.
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