CISL EnLigne
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ATTENTION EMBARGO: Ne pas publier avant le mardi 4 août 1998
Les migrants, esclaves des temps modernes, selon la CISL
Bruxelles, 4 août 1998 (CISL EnLigne): Sources de devises étrangères dans leurs pays d'origine, réservoir de main-d'oeuvre corvéable à merci dans les pays dits "d'accueil", et boucs émissaires bien commodes en temps de crise, les travailleurs migrants sont devenus les esclaves de la mondialisation, estime la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) dans un rapport de 30 pages publié aujourd'hui à Bruxelles*.
La Confédération estime à plus de 42 millions le nombre de travailleurs immigrés légaux représentant avec leurs familles plus de cent millions de personnes. L'Asie, l'Afrique et le monde arabe sont devenus les principaux points de départ des migrants et la majorité des déplacements se font désormais entre pays du Sud, observe la CISL. Ainsi la migration concernerait plus de quarante millions de personnes sur le continent africain.
Le trafic illégal de main-d'oeuvre est également en expansion et implique chaque année plus de 6 millions d'individus souvent grugés et exploités par des individus sans scrupules qui n'hésitent pas à exiger des sommes colossales pour passer une frontière en quête d'un travail que se révélera fictif la plupart du temps. "Faute de visa et de moyens financiers, le recours à ces "négriers des temps modernes" reste inévitable pour beaucoup de candidats migrants", remarque la CISL. Les tarifs sont prohibitifs: 3.000 dollars pour passer des Philippines au Koweït; de 4 à 6.000 dollars du Bangladesh à l'Allemagne et jusqu'à 25.000 dollars pour voyager en fond de cale de Chine aux Etats-Unis. Arrivés à destination, ces migrants devront travailler clandestinement pendant des mois pour rembourser le prix de leur "voyage". En tout, indique l'étude de la CISL, le trafic illégal de main-d'oeuvre rapporte à ses protagonistes, organisés en véritables maffias, des revenus annuels de l'ordre de 7 milliards de dollars.
"Alors que s'accélère la circulation des biens et des capitaux, la circulation de la main-d'oeuvre s'accélère aussi et l'offre suscitée par la paupérisation croissante de millions de travailleurs concorde avec la demande des employeurs pour une main-d'oeuvre mobile et flexible à souhait", constate la CISL.
De plus en plus temporaires, les migrations sont également de plus en plus féminines, relève l'étude, citant l'exemple du Sri Lanka dont plus de 500.000 ressortissantes ont émigré au Moyen-Orient, ou les Philippines qui "exportent" désormais 12 femmes pour un homme.
En dépit d'une batterie de Conventions internationales les droits des travailleurs migrants sont de plus en plus bafoués, s'insurge la CISL, relevant au passage que la Convention des Nations Unies sur la protection des travailleurs migrants et de leurs familles, adoptée en grande pompe en 1990, n'a toujours pas obtenu le nombre de ratifications nécessaire à sa mise en application (seuls 8 pays l'ont officiellement ratifiée alors que 20 ratifications sont nécessaires). Les Conventions de l'Organisation internationale du travail, au nombre de 6, sont également peu respectées, regrette la Confédération.
Résultat: les travailleurs et travailleuses migrant(e)s sont devenu(e)s les nouveaux esclaves de la mondialisation. Pour beaucoup d'entre eux, le "mirage tourne au cauchemar", résume l'étude syndicale. Absence de protection légale, infraction au contrat d'emploi, confiscation du passeport, servitudes pour dettes, violence, discriminations diverses et problèmes psychologiques liés à l'exil Les problèmes auxquels sont confrontés les migrant(e)s dans leur pays d'accueil sont légion. Et les candidats négriers ne manquent pas. Aux Etats-Unis, les membres d'un réseau, aujourd'hui démantelé, n'ont pas hésité à utiliser des sourds-muets mexicains dans des ateliers textiles clandestins. L'étude évoque aussi le sort peu enviable des travailleuses domestiques dans les pays du golfe, mais aussi dans des représentations diplomatiques installées dans les pays occidentaux.
Si la cause des migrations reste la pauvreté, l'absence de protection des travailleurs migrants résulte sans doute des bénéfices qu'en tirent à la fois les pays d'origine et les pays d'accueil. Ainsi, pour les pays d'origine, malgré la perte en ressources humaines et la fuite des cerveaux qu'elle occasionne, la migration est surtout une source importante de devises fortes, souligne la CISL. Au Salvador, les remesas, envois d'argent par les émigrés à leurs familles, sont devenus la principale source de devises, bien avant l'exportation de café. Le million de Sri Lankais émigrés rapportent à leur pays 830 millions de dollars par an et les revenus que procure au Bangladesh l'émigration de ses travailleurs atteint 1,5 milliard de dollars. Les envois de l'émigration constituaient encore récemment (avant la guerre du Golfe) 78% du PNB du Yémen. Certains pays voient aussi dans le départ de leurs travailleurs une manière de détendre la situation sociale et promeuvent activement l'émigration, indique la CISL citant comme exemples Cuba et le Vietnam.
Pour les pays d'accueil, outre le fait de représenter un réservoir de main-d'oeuvre bon marché et corvéable à merci, la présence des travailleurs migrants est également une aubaine, analyse la CISL tordant le cou à l'argument selon lequel ces derniers seraient responsables de la hausse du chômage. Citant une étude réalisée en Allemagne, le rapport syndical indique en effet que le renvoi des immigrés "provoquerait des pertes d'emploi en nombre supérieur aux gains de postes que les nationaux pouvaient attendre, notamment parce que les migrants consomment (même peu), se logent et se soignent (même mal) et envoient leurs enfants à l'école ".
Pourtant, l'utilisation des travailleurs migrants comme boucs émissaires en temps de crise reste une triste réalité. Le rapport de la CISL rappelle ainsi que dès le déclenchement de la crise économique en Asie la menace de refoulement a pesé sur quelque 3 millions de migrants dans les pays affectés.
"L'exploitation des travailleurs migrants constitue un défi pour la solidarité et pour le mouvement syndical, note Bill Jordan, le secrétaire général de la CISL. La mondialisation de l'économie encourage la concurrence entre travailleurs et conduit à un nivellement par le bas des conditions de travail et de salaires". Pour la CISL, briser ce cercle vicieux passe par le respect des normes internationales. "Il n'est pas nécessaire d'édicter de nouvelles lois. Les normes existent, il faut amener les gouvernements à les ratifier et surtout à les faire respecter partout", a commenté le secrétaire général de la CISL qui, sur base de son rapport, a invité les 207 centrales syndicales qui lui sont affiliées dans 141 pays, à mener campagne dans ce sens auprès du gouvernement et des employeurs de leur pays respectif.
*"Migrations et Mondialisation: les Nouveaux Esclaves". Cette étude a été rédigée pour la CISL par André Linard, journaliste indépendant.
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