
CONFEDERATION INTERNATIONALE DES SYNDICATS LIBRES (CISL)
| DECLARATION DE LA CISL A LA DIXIEME CONFERENCE DES NATIONS UNIES SUR LE COMMERCE ET LE DEVELOPPEMENT (CNUCED X) DIXIEME SESSION BANGKOK (THAILANDE) 12-19 Février 2000 |
Introduction : CNUCED X: Une nouvelle opportunité après léchec de Seattle
I. Mondialiser la justice sociale et renforcer la dimension sociale de la mondialisation:
1. La plupart des personnes saccordent aujourdhui à dire que la mondialisation na pas procuré des avantages à tout un chacun. Le monde de la finance internationale a facilité des investissements massifs dans des banques et des institutions financières qui dans de nombreux cas étaient incompétentes ou corrompues. Quoiquil en soit, leur capacité destructive a été ignorée par le FMI, la Banque mondiale et les banques de développement régional pendant beaucoup trop longtemps. Et les gouvernements ont assisté (parfois impuissants, parfois du fait de politiques délibérées et mal fondées) à la débâcle, fuyant leurs responsabilités et affichant une affligeante incapacité à contrôler le monde financier.
2. Les derniers événements économiques survenus en Asie, en Russie et en Amérique Latine ont clairement démontré comment une hausse de la concurrence mondiale entraîne une concurrence de plus en plus féroce entre les Etats, dans un jeu pouvant faire basculer des pays et même des continents entiers dans le camp des perdants. Des 45 pays classés par les Nations unies dans le groupe des pays les moins avancés, 33 se situent en Afrique. A laube du 21ème siècle, ce continent reste accablé par une énorme dette extérieure, connaît une croissance négligeable et un recul par rapport aux perspectives demploi et de réduction de la pauvreté.
3. De nos jours, les inégalités sociales ne cessent de croître partout dans le monde. Lextension du fléau du chômage, la propagation de la pauvreté et de lexclusion ainsi que laggravation des crises économiques sévissent dans plusieurs régions du monde. Partout dans le monde le fossé entre riches et pauvres prend des allures dabîmes. Livré à lui-même, le système économique mondial entretient dénormes inégalités de répartition de revenus entre pays riches et pauvres manifestement insupportables.
4. Au niveau mondial, les deux tiers des adultes illettrés sont des femmes. De plus, lessentiel du fardeau de la crise économique et sociale mondiale repose sur les femmes qui, en labsence de filets de sécurité sociale adéquats, ont lessentiel de la charge de la cohésion familiale, de lentretien des jeunes et des personnes âgées à partir dun revenu familial fortement réduit. On peut en voir les conséquences dans labaissement du niveau de santé, la violence familiale et une existence marginalisée. La crise économique a eu un effet dévastateur sur beaucoup de femmes et denfants en les poussant à la prostitution et à dautres formes dexploitation sexuelle liées au problème de la traite des êtres humains.
5. Le marché mondial a eu des effets profonds sur le monde du travail par des changements économiques, technologiques et politiques. La libéralisation, qui implique la diminution du rôle de lEtat dans léconomie, a favorisé la privatisation ainsi que le libre mouvement des capitaux et des investissements étrangers directs et, de ce fait , a intensifié la concurrence. Cependant malgré la croissance mondiale et lexpansion rapide du commerce et des investissements, la pauvreté, linégalité, le chômage et la pollution de lenvironnement se sont aggravés, créant ainsi une situation dinsécurité croissante dans plusieurs pays en développement. Le pire des cas est que les principes fondamentaux sur lesquels repose la justice sociale sont de plus en plus bafoués.
6. Limpact de la concurrence pour attirer le commerce international et les investissements est plus important que jamais à lheure actuelle. Les véritables bénéficiaires du système commercial mondial actuel ne sont pas les pays en développement, mais les sociétés transnationales (STN). Sur les 100 plus grandes économies du monde , seules 49 sont des pays. Les autres sont des STN. Les ventes combinées des 200 plus grandes sociétés mondiales dépassent les économies de 182 pays (tous les pays du monde moins les 9 plus grands). Souvent certains pays cherchent à justifier les violations des droits des travailleurs en offrant des conditions positives à linvestissement international. En outre, le mouvement syndical international dénonce la corruption liée à linvestissement international car elle est une entrave sérieuse au développement durable qui pénalise très lourdement les plus démunis et elle est considérée également comme un facteur qui fausse le jeu économique en favorisant la concurrence déloyale et qui entrave le développement social ce qui aggrave encore le chômage , la pauvreté et lexclusion et mine la démocratie.
7. Une telle mondialisation, sans aucune dimension sociale, ni réglementation, est inacceptable et ne peut être que rejetée par la communauté internationale. Le monde ne peut tolérer un système commercial qui permet la répression, lexploitation des enfants à des fins lucratives et qui renforce linjustice sociale dans le but daccroître les exportations . La CISL craint que les inégalités, linjustice, la détérioration des conditions sociales et la destruction de lenvironnement ne risquent de saggraver si léconomie mondiale devait être confrontée à une plus grande libéralisation du commerce et des investissements selon les règlements actuels de lOMC.
8. Le Secrétaire général de la CNUCED, M. Rubens Ricupero confirme une telle réalité dans le Rapport sur le commerce et le développement de 1999. Il déclare que le XXème siècle sachève dans un climat de crise et lon sinterroge de plus en plus sur la validité des orientations préconisées au cours des dix dernières années. Le système mondial reste caractérisé par des asymétries et des déséquilibres qui défavorisent les pauvres et déshérités. En labsence dune stratégie sociale de ces nouvelles approches économiques, le fléau du chômage et de la pauvreté et la dégradation sociale ne font que saccentuer.
9. Le mouvement syndical international a toujours souligné que le respect des normes fondamentales du travail dans tous les pays est essentiel pour que le commerce engendre de meilleures conditions de travail et de vie pour la population active du monde. En labsence dune protection des droits des travailleurs dans le système de commerce international, les pays en développement sefforçant véritablement de protéger les droits humains des travailleurs et délever les conditions de vie fondamentales de leurs populations sont les plus vulnérables et les plus susceptibles dêtre éjectés du marché mondial.
10. Au cours de ces dernières années, un soutien international important à la position syndicale sest manifesté quand lOIT, le Sommet social des Nations unies à Copenhague et la 4ème Conférence mondiale des Nations unies sur la femme à Pékin ont tous déclaré que tous les pays devaient respecter les normes fondamentales du travail qui incluent le droit à la liberté syndicale, linterdiction du travail des enfants et du travail forcé, la prévention de la discrimination dans lemploi et légalité de paiement pour un travail de même valeur. La CISL soutient lidée de développer et renforcer les compétences acquises de lOIT sur les normes du travail telles que soulignées dans la Déclaration de lOIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail et son suivi , adoptée par consensus lors de la conférence de lOIT le 18 juin 1998. La CISL appelle à un suivi national et international de cette importante déclaration.
11. Léchec de la 3ème conférence ministérielle de lOrganisation Mondiale du Commerce à Seattle a montré que pour contribuer à promouvoir la libéralisation du commerce, un accord sur les différentes questions dintégration de la politique commerciale dans un cadre plus large et doté dune dimension plus démocratique, plus sociale et plus équitable , fondée sur le développement, était important et nécessaire. Les gouvernements niront pas loin sils ne tiennent pas compte des craintes des travailleurs qui redoutent que la mondialisation ne profite quà quelques rares élus bien nantis et ne réserve quune insécurité encore plus grande aux travailleurs. Des issues aux problèmes dordre social et environnemental sont nécessaires, y compris le respect des normes fondamentales de travail établies par lOrganisation Internationale du Travail. La CISL réitère que les normes fondamentales du travail doivent être intégrées dans les mécanismes et les procédures de lOMC.
12. La réticence de nombreux pays en développement à entamer un nouveau cycle de négociations à lOMC reflète une vive inquiétude de leur part. Ils ont le sentiment quils tireront peu davantages du système commercial et financier mondial actuel. En labsence des leviers de négociation nécessaires à une participation active au processus de lOMC, les pays en développement à faibles revenus sont particulièrement hésitants à entreprendre quelque négociation que ce soit. La CISL, dont deux tiers des affiliées se trouvent dans les pays en développement, partage ces préoccupations. La meilleure façon de profiter du marché mondial passerait par le biais du cadre multilatéral de lOMC puisque, individuellement, ces pays ont peu de chance dassurer la mise en place dun système international de commerce et dinvestissement juste et équitable. Mais lOMC doit répondre aux craintes légitimes de voir la libéralisation du commerce exacerber les inégalités dans le développement, menacer lenvironnement et éroder les droits fondamentaux des travailleurs et les principes déquité.
II. La dimension « développement » de la mondialisation : Pour un engagement mondial fort en faveur des pays en développement
13. Les indicateurs sociaux de linjustice sociale dans la plupart des pays en développement montrent quune part importante de la population mondiale est exclue du processus de développement en raison de niveaux inadéquats de nutrition, déducation, de santé, dhabitat, daccès à lemploi et de répartition des revenus entre les couches sociales et entre les hommes et les femmes. Cette exclusion requiert une approche globale pour lutter contre le capitalisme sauvage et la règle absolue du marché, auxquels les pays qui sont en train de développer des systèmes nationaux déducation sont particulièrement vulnérables. La recherche de solutions durables , socialement acceptables pour résoudre les problèmes tels que le chômage croissant, la pauvreté généralisée, linstabilité politique et sociale dans le contexte de lintégration à léconomie mondiale est plus que jamais nécessaire et urgente.
14. Consciente des défis énormes auxquels les pays en développement sont confrontés, la CISL a développé de nombreuses propositions visant à créer un système économique, social et financier mondial plus équitable et plus axé sur le développement, à travers un engagement financier beaucoup plus généreux de la part des pays industrialisés pour des programmes daide qui tiennent compte des questions du genre et en mettant en oeuvre une stratégie coordonnée en vue de soutenir une demande équilibrée, de restaurer la croissance mondiale et de créer des emplois. Laide doit être ciblée sur des programmes sociaux, une campagne résolue pour éradiquer la pauvreté et un soutien à la création dinstitutions démocratiques et aux principes de bonne gouvernance, notamment le respect des droits fondamentaux des travailleurs.
15. Il est nécessaire pour la CISL de donner à lemploi la place centrale dans lélaboration des politiques économiques et sociales. Des investissements à fort coefficient de main-doeuvre sont nécessaires dans les infrastructures économiques et sociales, et des politiques en matière déducation, de formation et demploi sont plus que jamais déterminantes pour assurer un développement durable dans les pays en développement. Les gouvernements des pays en développement doivent mettre en oeuvre des politiques de développent fondées sur le progrès, la justice sociale, la démocratie, la négociation collective avec les partenaires sociaux de leurs pays. A ce niveau, la CISL affirme que seul le tripartisme est la clé de lharmonie sociale. Aucune politique de développement ne peut être envisagée en dehors du respect des principes et des exigences de la démocratie, cest -à- dire des libertés individuelles et publiques dont notamment les libertés syndicales, du pluralisme politique et des droits humains.
16. En outre, la CISL soutient linitiative Jubilé 2000 sur lallégement de la dette. Elle convient que le processus dapprobation doit être accéléré pour octroyer un allégement de la dette à tous les pays potentiels qui respectent les droits fondamentaux des travailleurs. Les améliorations décidées lors de linitiative conjointe du FMI et la Banque mondiale pour les pays pauvres très endettés (PPTE) au Sommet du G8 tenu à Cologne (juin 99) et confirmées en septembre 1999 lors des réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale ont semblé prometteuses au premier abord mais dans la pratique elles nont apporté que des changements marginaux au cadre existant et inadéquat de linitiative PPTE. Cette initiative devrait donc être remaniée en faveur dune stratégie visant à obtenir lannulation ou lallégement de la dette pour ces pays au début de ce nouveau millénaire.
17. La pleine intégration de tous les pays en développement dans léconomie mondiale nécessite une plus grande volonté politique et économique des pays industrialisés de passer dun système basé sur lassistance à un nouveau système basé sur un réel partenariat global dans toutes ses dimensions. Il serait erroné de croire que le redressement économique mondial peut se faire uniquement à partir des pays industrialisés. La mondialisation de léconomie crée une structure unique dont les rouages et les composantes sont intimement liés et où toutes les parties interagissent.
III. La CNUCED X : la voie vers le progrès
18. La CISL estime que la CNUCED X devrait donner un mandat au secrétariat de la CNUCED pour concentrer son programme de travail sur la défense des intérêts des travailleurs et citoyens de tous les pays dans la phase de discussion préalable et de négociation daccords commerciaux. Au sein de la nouvelle architecture de gestion mondiale du commerce international, une plus grande priorité devrait être donnée au développement social et à lintégration des pays en développement dans le commerce mondial.
19. Les pays en développement et plus particulièrement les moins avancés (PMA), ont une influence marginale dans les négociations multilatérales au sein de l'OMC. Les PMA sont conscients que les négociations multilatérales exigent de leur part une expertise technique et une connaissance profonde des techniques juridiques complexes. Une participation active de ces pays aux négociations exige une réelle capacité institutionnelle leur permettant dêtre en position de négociateurs et pas seulement de simples participants. De part sa vocation dinstitution fondée sur le savoir au service du développement , la CNUCED a la responsabilité daccroître cette capacité institutionnelle chez les PMA à travers des programmes dassistance technique et une aide dans lutilisation des mécanismes de règlement des litiges commerciaux de lOMC.
20. En même temps, la CNUCED doit garder à lesprit que la concurrence ne se joue pas seulement entre les pays en développement et les pays industrialisés . Les économies à bas salaires surtout les PMA, sont en concurrence directe, non avec dautres pays fabriquant des produits à haute valeur ajoutée, mais avec dautres pays à bas salaires. Et la main doeuvre de lautre côté de la frontière sera toujours meilleur marché. Les PMA seraient les plus grands bénéficiaires dune protection efficace des droits fondamentaux des travailleurs partout dans le système multilatéral.
21. La CNUCED devrait veiller à ce que toute négociation à propos des investissements ait pour objet la création dun cadre international solide permettant de contrôler les abus de pouvoir par les sociétés multinationales et de tirer le plus grand bénéfice de limpact positif du développement international du commerce et des investissements, y compris le respect des normes fondamentales du travail. Les principales questions dintérêt public fondamental dans le cadre du développement économique et social national, telles que les politiques de la santé et de léducation, ne peuvent être laissées à la discrétion de sociétés transnationales qui ne respectent pas les intérêts des travailleurs et elles ne doivent pas faire lobjet dune nouvelle libéralisation dans le cadre dune extension des dispositions actuelles de lAGCS comme si elles étaient semblables à toutes autres marchandises échangeables. Les politiques internationales en matière dinvestissements devraient inclure la protection des droits des travailleurs et de lenvironnement afin de sassurer que les encouragements aux investissements donnés aux multinationales nincluent pas une violation des normes fondamentales du travail ou une application laxiste de la protection environnementale et donc peuvent constituer un développement réel pour les pays en développement.
22. La CISL soutient le travail déjà fait par la CNUCED à lattention des pays en développement concernant les programmes dajustement structurel. Les institutions de Brettons Woods doivent repenser leurs politiques et établir un lien fort entre stabilité financière et stabilité sociale qui exige le respect des droits des travailleurs fondamentaux. Des politiques de stabilisation exacerbant les tensions sociales sont autodestructrices . Aucun marché ne fonctionne bien sans un niveau adéquat de réglementation par les gouvernements démocratiquement responsables. La stabilité financière est une condition préalable importante au développement mais trop souvent on a cherché à obtenir cette stabilité en recourant aux instruments de laustérité. Des programmes dajustement structurel unilatéralement imposés ont tendance à susciter une opposition de la part des populations et cest ainsi que ces programmes échouent généralement . Les gouvernements devraient promouvoir lélaboration et la mise en oeuvre des accords contractuels librement établis entre les partenaires sociaux.
23. La CNUCED doit soutenir les propositions de la Taxe Tobin (taxation internationale des transactions en devises étrangères) et faire partie du processus et appeler à la reconnaissance du droit des Etats à contrôler les entrées et les sorties à court terme de capitaux étrangers dans lintérêt de la stabilité macro-économique et sociale nationale. La CNUCED doit être associée aux travaux internationaux faits sur la question de stabilité financière et apporter ainsi sa contribution grâce à son expertise dans ce domaine..
Conclusions:
24. La CNUCED X qui articule sa politique autour de la diffusion du savoir au service du développement et qui contribue activement par les débats soulevés à une meilleure conduite et gestion de léconomie mondiale, devrait soutenir les initiatives de la CISL présentées dans cette déclaration qui réaffirme quune mondialisation sans une forte dimension sociale contribue plus aux inégalités sociales quau développement durable souhaité pour tous.
25. La CNUCED X devrait concentrer son travail en faveur des pays en développement sur les trois aspects suivants :- Veiller à un fonctionnement correct des marchés à travers une réglementation adéquate et une forte dimension sociale,- garantir une répartition équitable des coûts et des avantages de la croissance entre les hommes et les femmes , couches sociales et pays riches et pauvres et - mettre en place un environnement extérieur favorable au succès des politiques intérieures de développement. La CNUCED devrait affermir son autorité dans ces domaines de compétence dans le cadre de son mandat actuel et demander que dautres institutions internationales les respectent.
26. La CNUCED devrait continuer à oeuvrer à une meilleure intégration des pays en développement et plus particulièrement les pays moins avancés dans léconomie mondiale et le système commercial pour parvenir à une croissance durable et équitable.
27. La CISL considère que le rôle de la CNUCED dans le commerce et le développement est devenu plus quindispensable pour aider à réaliser les objectifs de développement et de justice sociale, énumérés par la CISL dans cette déclaration.
Confédération Internationale des Syndicats Libres
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